La Nabanarchie

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La Nabanarchie est une étude signée « Rahsaan », initialement publiée en janvier 2010 sur alainzannini.com, site des lecteurs de Marc-Édouard Nabe.

Pour bien démarrer les années 10...
- Récemment, je relisais Rideau. Hé, c'était quand même mon premier Nabe !
- Oui... Les pages ont jauni, les pages se détachent par bloc, mais le rouge n'a pas bougé. C'est le petit livre rouge de Nabe ; sa révolution anti-culturelle, un cri du cœur, son grand bond cardiaque vers le haut. C'est aussi le pendant de La Marseillaise : à eux deux, ils forment un diptyque de 1989 sur le bicentenaire de la Révolution. Ayler et l'anarchie... Rideau, c'est un jeu de massacre jubilatoire où les noms les plus sales de Patrick Sabatier ou Jacques Séguéla sont impitoyablement écrits à côté de ceux d’Anacharsis Cloots, de Shakespeare ou d’Armand Robin.
- Au-delà de la dévastation sacralisante du monde de la télévision par le feu du Verbe, c'est une vision : la vision d'un monde, d'une politique qui seraient vraiment nabiens. « Du jazz à tue-tête dans les rues... » C'est le rêve dionysiaque des bacchanales, évoqué également chez Picouly en 2009. Le rideau se ferme sur le théâtre dérisoire de la télé. Et le grand rideau s'ouvre sur des visions primitives, fééries sorties d’out of nowhere : banquets de voleurs de Magnasco, draperies de velours, farandoles printanières...
- C'est la Nabanarchie...
- Bien sûr que c'est elle. Cette Grande Dame est partout chez Nabe... Frappe les trois coups, la voilà...
...
- La Nabanarchie, ça sonne un peu comme Nabuchodonosor. On dirait que c'est la reine de Babylone, de Sodome et de Gomorrhe réunies... La reine de toute la mégalopole nabienne, celle qui va de New-York à Istanbul en passant par certaines rues de Paris et les Ardennes... C'est Dysnomnia, déesse grecque de l'Anarchie, évoquée au début d’Alain Zannini, c'est l'impératrice des nuits chaudes de la capitale. C'est la muse qui accompagnait Nabe lors de ses déambulations dans le 8e des années 1990... C'est l'Anarchie couronnée (Artaud), superbe défi lancé à l'époque.
- « Il m'est arrivé de me croire vraiment presque à Bagdad ou à Damas en regardant ce qui se passait sur les Champs-Élysées c'est-à-dire cette chaleur épouvantable avec des femmes voilées prises dans cette brume, cette moiteur, se bousculant, les pieds dans les détritus de tout ce que les “Djeuns” (comme on dit Djinns) avaient pu jeter avant minuit en sortant de chez Virgin, de chez Zara ou de chez Séphora... Seulement sur les Champs, on peut encore éprouver l'anarchie d'exister, au milieu de ces nuits très épaisses, étouffantes, où seuls ceux qui sont décidés aujourd'hui à lutter contre la culture acceptent de vivre ce que, moi, j'appelle la vie » (« Le Huitième ciel).
- Le 8e arrondissement de Paris ou bien Istanbul se prêtent à ces déambulations qui sont l'anarchie vraie. Toute politique a sa Cité ou sa Cour et son architecture, dans lesquelles elle s'incarne. La Nabanarchie est une Cité rêvée mais pas une utopie d'ordre et d'harmonie classiques. C'est une ville. « Ce sont des villes ! » (Rimbaud) Et ce sont surtout des rues, des grouillements de rues pleins de gens, de cafés, de lumières et de vitesse enchevêtrées dans lesquels nous allons chercher l'or qui bout au fond de notre cœur.
Au cœur de la cité-mégalopole à la dérive sur le Temps, pour pénétrer dans la grande dérive du cœur. <br /< C'est la chaleur de Harlems brûlants, au pied des buildings, où se joue le jazz, la vie, les femmes...
- Le cœur de la ville est le cœur du labyrinthe de l'Anarchie réalisée. Le cœur qui palpite par ces bons soirs de septembre où l'on boit l'air chaud comme un vin de vigueur... C'est une architecture harmolodique, c'est la ville construite sur la trame d'un solo d’Albert Ayler.

Visages de l’Anarchie
- La Nabanarchie a au moins deux visages, comme une Janus féminine : le visage d’Arletty d'abord, qui, à 90 ans, avait « 60 ans d’anarchie d’avance » sur Nabe. « Pour célébrer la Révolution, il faudrait recouper des têtes », lui disait-elle dans Paris-Match.
Mais plus encore, la Nabanarchie a le visage de Lucette, elle qui n'a « aucune bourgeoisie dans le cœur » et qui transforme la maison de Meudon en jungle sonore merveilleuse (Lucette). Elle n'a pas de bourgeoisie dans le cœur, comme Andréa de Bocumar et sa Muse, dans Le Bonheur, n'ont pas de canapé chez eux. Ils sont rigoureusement anti-bourgeois. Et pourtant, Nabe, qui veut tout assumer, assume son appartenance à la petite-bourgeoisie, la classe sociale du Verbe (le vingt-septième livre). C'est la classe des Nietzsche, Bloy, Céline, de toutes les grandes gueules et aristocrates raffinés.
- Le petit-bourgeois, c'est en fait aussi bien le social-traître, celui qui est la cible de la propagande marxiste pour qu'il rejoigne le prolétariat en lutte (le proudhonien de base), c'est aussi celui qui n'est pas complètement embourgeoisé / domestiqué, et qui n'est pas non plus réduit au silence par la misère... (Une exception dans le panthéon nabien, ce serait Claudel, grand-bourgeois qui se métamorphose en chimère baroque par la force de son Verbe.
- Au fond, l'écrivain est comme les super-héros : il a une identité diurne, et le soir, il s'enferme chez lui, comme Superman s'enferme dans sa cabine, et il redevient lui-même : il jaillit dans la Littérature et il devient le Grand Vivant, ou la Vermine kafkaïenne... Une sorte de cloporte d'or, mort au monde et à la société ordinaire, un scarabée dans sa Pyramide anarchique, le roi des ordures et des trésors inavouables...)
- J'imagine assez bien le cortège de la Nabanarchie défiler dans les rues sur le rythme de Fables of Faubus de Mingus : on l'entend venir de loin, un grondement terrible, des cymbales, des cris menaçants, des rires, un grand guignol's band, on sent que ça va être terrible, un incipit de tragédie... Et déjà, tous les rockeurs et chanteurs de pop et de hip-hop qui refluent sur son passage. On entend nettement arriver le cortège merveilleux et enjoué de la grande déesse, une fleur de dahlia dans les cheveux, qui traîne derrière elle quelques Héliogabales volontaires pour devenir devant la foule les suicidés de la société.<br /< - Nietzsche nous a fait toute une mythologie d'Ariane qui a les oreilles de Dionysos pour entendre la musique la plus nocturne. Ariane - Nietzsche, Arianarchie, Arianarnietzsche... Dans la logique du Dionysiaque, la destruction devient strictement solidaire de la construction : qui veut ériger un sanctuaire doit mettre à bas un sanctuaire.
- L'Anarchiste est aussi le Christ : Jésus est le premier anarchiste, c'est le seul qui a réussi, comme disait l'autre...
- Au début de son Journal, Bloy rapporte, pour s'en désoler, qu'après la mort de Ravachol, plusieurs de ses fidèles croyaient que le « Rocambole de l'anarchisme » allait ressusciter au bout de trois jours... Bloy, après avoir fréquenté ces anars, finira par rompre avec eux, les trouvant décidément bien médiocres. Trop politiques sans doute.
« Ce que j'aime, c'est l'anarchique ». Et l'anarchique, ce n'est pas l'anarcho-syndicalisme, ni même l'anarchisme militant de la F.A.

L'Anartiste
- A Rouen, l'esplanade Marcel Duchamp a une plaque qui définit le père du ready-made comme un « Anartiste ».
- L'Anarchiste a son propre désordre, mais il est surtout celui qui a « un tel besoin d'ordre qu'il en admet aucune parodie » (Artaud, cité dans Visage de Turc en pleurs). C'est peut-être pour cela que l'Anarchiste est si proche du Prince, sans lequel il n'existerait pas. Dans le 8e, on goûte à la liberté totale, mais c'est à l'ombre du palais de l'Élysée (« Le Huitième ciel »). Il y a une fascination / répulsion pour les lieux, les visages et les corps du pouvoir, un éclat de rire célinien devant ce qui ne peut être qu'une mascarade bien fragile, dérisoire, cosmiquement intenable... Il y a aussi le risque que la volonté de maintenir le Pouvoir en place soit la dernière façon de propager l'anarchie d'exister... L'Anar est le mieux préparé à reprendre le trône d'un Prince chancelant, c'est pour cela qu'il a besoin d'être rigoureusement ordonné dans son désordre, s'il ne veut pas céder à l'Ordre tout court.
- Le Prince veut l'ordre et pour les mieux intentionnés, l'ordre juste : l'Anarchiste veut le Désordre Juste (Nabe sous Sarkozy).
Le désordre juste « tombe du ciel ». On voit bien comment serait la vie dans Nabanarchy City : elle serait sacrée et dangereuse. Telle que je la vois, elle est certainement violente, intense, sauvage, rouge, giclante, noire et désespérée ; elle révèle une énergie de colère et d'amour que les hommes ont en eux mais dont ils ont peur (entretien pour le journal des Allobroges). C'est le monde tragique des Grecs rêvé par Céline, « souci de tous les jours et de toutes les nuits ».
- Oui, la Nabanarchie est une énergie, une décharge violente, sexuelle, mystique, métaphysique, métaphorique, exubérante et langagière. C'est en même temps un art très délicat, très difficile, une improvisation permanente, dans l'incertitude, dans le danger, pour que l'anarchique puissance de vivre ne retombe ni dans la tyrannie la plus froide ni dans la mollesse conformiste. L'anarchiste doit transgresser les lois, l'ordre, mais il est aussi tentant d'aller jusqu'à transgresser ses transgressions -et devenir chestertonien : orthodoxe par provocation, parce que c'est l'aventure de l'orthodoxie qui est la plus exaltante. L'anarchie est en déséquilibre perpétuel, architecture instable, rimbaldienne, hallucinatoire : « L'acropole officielle outre les conceptions de la barbarie moderne les plus colossales » (Les Illuminations, « Villes »)

L'Anart
- Cette déflagration peut provenir de n'importe où, comme un retour de flammes qui rejaillit de sous la cendre. La Nabanarchie est aussi dans les giclées des tours jumelles, dans ses décombres, dans les bombes au phosphore sur la Palestine et les sous-sols d'Abou Ghraib, partout où la Beauté nous fouette les yeux de ronces, parce que c'est une beauté atroce. Il y a Nabanarchie quand un homme ose dire oui, qu'il bande ferme et qu'il absorbe le ciel, le ciel qui est de l'azur qui flotte autour de lui.
- Au fond, que serions-nous, sans cette colère à réveiller les morts ?... « De colère ou d'amour, je vous émouvrai » (Bernanos)... C'est bien l'homme des souterrains, chez Dostoievski, qui disait que nous ne pouvions maintenant plus vivre sans littérature, vampirisés que nous sommes par elle... En fait, nous sommes quelques-uns à ne plus pouvoir nous passer de notre shoot de Nabanarchie. Est-ce qu'on aurait envie encore d'y croire sans elle ?... Est-ce que sans ça, on n'aurait pas le sentiment déprimant d'avoir lu tous les livres -ou tous les mails (L’Homme qui arrêta d’écrire) ? Aujourd'hui, on a besoin de ce traitement de cheval pour réveiller les vivants, plus assoupis que des morts. C'est comme ça, en ce début de 21e siècle... On a besoin d'une injection massive d'adrénaline pour faire repartir la machine à désirer et à aimer, pour se sentir exister un peu encore dans la grosse Cité climatisée infernale (sachant que l'enfer, c'est là où on ne peut plus aimer).
La Nabanarchie est la vie dans nos veines, le sang qui circule, très rouge, et qui tâche le drapeau noir... Et, d'ailleurs, me souffle Pup'In, ce drapeau noir nabien, c'est le Carré Noir de Malévitch !
- Ouais, Nabanarchie mysticosmique ! Après tout, le carré noir, ce n'est jamais qu'un point de fuite agrandi, le point de fuite de notre vie...

Final
- L'anarchie de l'imagination. C'est un livre d'entretiens avec Fassbinder... C'est notre image, maintenant, cette Nabarnachie, dans le Grand Présent, notre image qui éclate en un feu d'artifice. Drôle de clownesse tragique, cette Dame Anarchie, qui nous emmène dans son cirque, dans la ronde transfigurée du grand bordel de l'imbécillité cosmique et du Trou du Cul et « du palais de la Nuit » (Guignol's Band).
- « L'anarchie par excellence. L'anarchie reine. Peu d'hommes ont comme moi le goût de l'anarchie L'anarchie royale, la barbare hystérie des désordres sacrés ! L'anarchie des rigueurs excessives, l'ambassadrice de nos instincts, l'impératrice de nos souffrances en parfait délire. » (Visage de Turc en pleurs)
- Oui, la Nabanarchie... A rouge, I noir... Or et bleue peut-être. Crépusculaire ? Elle nous déverse une énergie d'ivresse pure en points d'exclamation qui éclatent... Regardez, A, E, I seulement : j'essaie. Red A, black I, anarchie de l'instantané, hésitante. Narrative et atteinte dans l'insistance, signifiante et irisée. Ravivant des babas et des nababs babas de nabanarchie, délirants dans l'arche endiablée...
- Le nabanarchiste est celui qui peut vivre maintenant parce qu'il n'a pas peur de l'avenir.
- Oui, et pour cela, c'est sûr, il ne s'arrêtera pas d'écrire.