Je suis mort

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Couverture de Je suis mort, 1998

Je suis mort est un roman de Marc-Édouard Nabe, publié en 1998 par Gallimard dans la collection L’Infini, dirigée par Philippe Sollers.

Résumé

Le livre s'ouvre sur le suicide du narrateur, d'une balle tirée en pleine tête. Écrit à la première personne, il raconte son séjour à la morgue, son embaumement, son enterrement et la décomposition de son propre corps. Souvenirs et réflexions sortent du cadavre : on apprend que le narrateur est un mime-imitateur qui se produit dans un théâtre, les Oubliettes, où il a eu un jour un trou, puis on assiste au rite funéraire, un mix entre les coutumes des Mormons et celles des Juifs. La perturbation au cimetière par le frère de sa maîtresse japonaise et l’intrusion d’un de ses deux mentors (Wolf) arrivant à vélo et se faisant rudoyer font basculer les obsèques dans le burlesque. Amis et femmes se retrouvent autour de sa tombe avant que sa propre mère, à la fin du roman, vienne déposer sur la dalle une lettre que lui avait écrite son fils.

À noter : l’originalité de ce court roman symbolique, écrit et publié dans une période difficile de la carrière de Nabe, est que tous les éléments de sa biographie connus (Apostrophes, son Journal intime, son rapport au judaïsme, son entourage familial, les personnalités du milieu littéraire comme Sollers et Hallier...) sont tous présents mais redistribués pour l’occasion dans un ordre nouveau et des perspectives renversées.

Incipit

I.

À l’instant, je viens de me tirer une balle dans la tête. Il y a trop longtemps que j’en avais envie, et puis un jour j’en ai eu besoin. À l’Armurerie de la gare de l’Est, le revolver 22 long rifle Uberti à six coups avec crosse de bois est le seul qu’on peut acheter sans port d’armes : 2 400 francs + 40 francs la boîte de 50 balles CCI Stinger 5/5 mm.
J’ai rapporté le lourd, long et froid objet chez moi. Je l’ai caché dans un tiroir de mon bureau. Le lendemain, je l’ai sorti : c’était le colt de cow-boy dont je rêvais quand j’étais enfant à Marseille. Se tuer, c’est rejoindre un moment précis de son enfance.
J’ai ouvert le barillet et placé le petit suppositoire doré dans le seul trou libre (les cinq autres sont bouchés). Clak ! J’ai armé le chien et je ms suis couché sur mon lit en bambou. J’ai placé l’extrémité du canon juste au-dessus de ma tempe droite, un peu en biais vers le haut du crâne (pas dans la bouche, ça fait fellation...). Et j’ai appuyé sur la détente. L’armurier m’avait prévenu : « Attention, elle est très sensible... — Pas autant que moi ! »
D’abord, l’explosion on ne l’entend pas. Et le noir est bleu pâle. Immédiatement, je me suis senti bien, et même mieux. Je me suis tué pour tuer dans ma tête l’idée de me tuer qui y dansait.
Une clé ! C’est « elle » avec « lui ». Ils rentrent du square des Absences où il y a le grand toboggan rouge. Mon fils me découvre dans la chambre : il est déguisé en Zorro aujourd’hui. Il soulève juste son loup noir pour mieux voir. Il a encore son épée en plastique à la main. Mon fils me regarde gravement de ses deux yeux noisette. Son beau visage d’empereur enfant à la même expression qu’au sortir du bloc opératoire où on lui ôta les amygdales. Cette fois, c’est son père qu’on lui a ôté. Ça va lui dégager encore plus la gorge.
Zorro reste immobile, il ne pleure pas. Il dit seulement : « Maman ». Personne ne saura jamais s’il appelle sa mère ou bien si c’est moi qu’il appelle maman comme ça lui arrivait quelquefois quand je m’en occupais comme une mère.
La voilà ! La Sainte, celle qui a tant souffert. Juste un petit silence, pointu comme un cri. Je me souviens, dernièrement, elle me disait : « Je ne sais pas si tu vas bien ou si tu vas mal. » Maintenant, elle sait.
L’oreiller n’est pas beau à voir. C’est une éponge gonflée de vin. Ma cervelle a éclaté jusque sur les rayonnages de la bibliothèque. Tout le sommet de ma caboche a été soufflé dans un carnage crânien. Je continue à me parler à moi-même tout en sachant que je suis mort.
C’est si facile de se suicider. Dire que j’ai attendu trente-sept ans pour me débarrasser de mon existence ! C’est comme un chevalier qui en a marre de combattre : il enlève son armure cabossée, et elle s’effondre dans un bon bruit de ferraille inutile.
Ma femme est partie au salon téléphoner : elle a la voix noire. Mon fil est auprès d’elle. Je suis seul sur mon lit de mort. Bientôt, un barouf terrible par la porte. C’est les pompiers ! Drôle d’idée d’appeler les pompiers pour un suicide. Ils sont quatre. Mes lunettes rondes ont été brisées par le coup de feu (les éclats de verre se sont encastrés dans ma tête) mais — chose curieuse — je vois tout et de tous les points de vue.

[...]

Accueil critique

Avis positifs

Dans Le Figaro, Frédéric Beigbeder, dans un long article, écrit : « ce roman fêlé dans tous les sens du terme (son troisième après Le Bonheur et Lucette) est le meilleur de sa vie - ou plutôt de sa mort »[1].

Pour Paris Match, le roman « respire la vie, la jeunesse et la fraîcheur » et juge le récit de la décomposition « réaliste, et parfois fascinant »[2].

Dans Le Point (28 février 1998), François Nourissier publie une longue critique du livre, parlant de « texte à la fois cruel et touchant »[3].

La revue Lire souligne trois qualités du roman : « style, sensibilité et sincérité »[4].

Le 11 mai, Jean-Maurice de Montremy évoque Je suis mort dans La Croix, écrivant que « Les pages de Nabe sur le fils du narrateur, sur l’enfance, et sur l’ultime lettre du suicidé à sa mère sont d’ailleurs parmi ses réussies »[5].

Patrick Besson mentionne favorablement le « roman presque autobiographique » dans une chronique parue dans L'Optimum[6].

Dans l'émission Le Gai Savoir, diffusée sur Paris Première, Franz-Olivier Giesbert parle d'un « livre sincère »[7].

Pour François Busnel, Je suis mort est « une comédie macabre aussi absurde que délirante, très noire et plutôt assez drôle »[8].

Albert Algoud, dans l'émission Nulle part ailleurs, diffusée sur Canal+, évoque le thème du livre, le suicide, « gravement et drôlement abordé », et Guillaume Durand parle d'un « roman très touchant »[9].

Avis négatifs

Dans le quotidien suisse 24 heures, Jean-Louis Kuffer indique apprécier l'« humour noir gratiné » des premières pages mais juge que « se gâte très bientôt, avec une histoire invraisemblable d’acteur “mimitateur” qui se traîne dans un bric-à-brac auquel l’auteur ne croit pas plus que le lecteur »[10].

Pierre Marcelle, dans Libération, raille la posture de l'écrivain maudit et écrit que le « jeune Nabe est velléitaire, mais petit bras » et qu'il « faudrait, pour devenir écrivain, que Nabe songe à mettre un terme à ses enfantillages »[11].

Dominique Durand, dans Le Canard enchaîné, vante les premiers livres de Nabe pour résumer l'ouvrage et conclure : « Secouez vos poussières de cercueil, et allez jouer dans la cour. Des petits ? Des grands ? Ça nous verrons, mon garçon ! »[12].

Passages médiatiques

Paris Première

Entretien avec Franz-Olivier Giesbert

Édition

Les droits de Je suis mort ont été entièrement récupérés en 2008 par Marc-Édouard Nabe, qui peut anti-rééditer l’ouvrage.

  • Marc-Édouard Nabe, Je suis mort, Gallimard, collection L'Infini, 110 p. ISBN : 2070752070

Lien externe

Notes et références

  1. Frédéric Beigbeder, « Lettre d'outre tombe », Le Figaro, 23 janvier 1998.
  2. « Marc-Edouard Nabe préfère les gens qui souffrent aux écrivains », Paris Match, 23 janvier 1998, p. 12.
  3. François Nourissier, « Nabe creuse son trou », Le Point, 28 février 1998, p. 106.
  4. « Moi, Nabe, anarchiste sectaire », Lire, avril 1998, p. 66.
  5. Jean-Maurice de Montremy, « La Belle Mort de Marc-Édouard Nabe », La Croix, 11 mai 1998, p. 11.
  6. Patrick Besson, « La chronique de Patrick Besson », L'Optimum, juin 1998, pp. 10-11.
  7. Franz-Olivier Giesbert, Le Gai Savoir, Paris Première, janvier 1998
  8. François Busnel, Envie de lire, BFM, 13 février 1998
  9. Albert Algoud, Guillaume Durand, Nulle part ailleurs, Canal+, 6 février 1998
  10. Jean-Louis Kuffer, « Je suis mort, écrit Nabe, mais est-ce intéressant ? », 24 heures, 17 mars 1998.
  11. Pierre Marcelle, « M'as-tu vu en cadavres », Libération, , 12 février 1998.
  12. Dominique Durand, « Les mots de la feinte », Le Canard Enchaîné, 18 février 1998.