La jambe

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Couverture du Gen Paul de Carlo A. Marca

La jambe est un texte de Marc-Édouard Nabe, préface au livre Gen Paul de Carlo A. Marca, publié en 1986 aux éditions Transédition.

Je suis la jambe de Gen Paul. Sa jambe en bois. L'autre, celle qui m'a précédée sur ce corps droit comme un Y, il l'a laissée dans une tranchée de 14, tanquée dans la boue à mi-mollet, oblique, jambe de Pise remplie d'impacts.
Je suis la jambe de Gen Paul. Jambe de bois. J'aurais pu pousser sur Sarah Bernhardt ou sur Rimbaud : j'ai choisi Gen Paul car, à voir sa peinture, on ne peut jamais songer qu'il souffrit tant.
Je suis la jambe de bois d'un grand peintre français. J'ai tout fait pour qu'on prenne au tragique sa peinture gaie. Clopin-caha, j'ai éloigné le grand artiste du folklore mont­martrois qui dégoûte. Gen Paul est plus loin de la Place du Tertre que de Madrid. Son drame, c'est d'être resté à Montmartre. On a vite eu fait de le poulbotiser, le gavrochiser, l'estampiller titi pur-porc, de panamiser sa peinture à l'huile à vau-l'eau. C'est bien plus facile que de reconnaître l'uni­versalité que son pinceau triture. Je suis la jambe de Gen Paul en bois. J'en connais un rayon. On en a vu du pays, tous les deux ! Du Havre à Collioure, d'Harlem à Marseille, on écuma toutes les ambiances, lui, prenant d'assaut les moulins du motif à vent, à cheval sur moi, sa rossinante noueuse.
Je suis sa jambe. J'ai senti contre moi la chaleur du moignon poignant, bouillonnant d'idées, toute la carcasse ébranlée par les coups de crayon qui fusaient d'elle. Gen Paul dessinait comme Al Capone se servait de sa mitraillette.
Je suis la jambe de bois. J'ai connu Céline. Il m'a charriée bien des fois. Gen Paul fut une fleur que Céline butina, une fleur carnivore où le rapace trouva son fiel. Gen Paul, c'est la partie immergée de Mort à Crédit. Il fallait ce mur contre lequel Louis le Grand essayait son clairon. Un Mur muet pour lui renvoyer le son. Les céliniens n'aiment pas Gen Paul : ils prennent argent comptant la désillusion de Céline et le lâchage de « Caliban » : c'est ne pas saisir toùt ce qu'il y avait d'inal­térable, au-delà des griefs et des brouilles, dans cette amitié magique, féconde, tumultueuse, perverse.
Maman Soutine et Papa Gen Paul : on a tous vécu sous ces platanes. Il faudra bien un jour analyser ce qu'il y a de commun et de différent dans les peintures de ces deux parents. Tout ce qui sépare Rembrandt de Velasquez, et tout ce qui les dessert au même étage. Peut-être du côté de l'Espagne, dans ce coin bouillant du monde où les ferments cuisent sous le couvert des taureaux racés. Heber, Iber : ce qu'il y a de juif en l'Espagne a influencé la peinture de Gen Paul comme ce qu'il y a de français en Chardin s'est coagulé au pinceau de Soutine. Je crois me souvenir qu'il arrivait à Gen Paul de commencer les toiles de Soutine. Il les lui composait en deux coups de cuillère, qu'on en finisse, ça allait plus vite que de lui apprendre à dessiner. Jambe de Gen Paul, Soutine n'oubliait jamais de me caresser en repartant : ça lui portait bonheur, disait-il la main truffée d'échardes.
De Gen Paul et de bois je suis la jambe. Je lui ai servi bien souvent de palette. Il écrasa sur moi des kilos de jaunes pour ses grands pans de murs, il essuya les coups de freins de ses bagnoles rouges. Les peintres de Paris, ça court pas les rues. Marquet seul, dans un autre genre, sublime à ce point l'urba­nité fourmillante de la capitale. Chaque toile de Gen Paul est un film suspendu. Une vie bien huilée, prête à repartir. Rues pluvieuses, pâtés de maisons gras et virils, silhouettes pres­sées, voitures dérapantes, vélos volants, réverbères espiègles, bouts de bistrots d'arsouilles flous, colonnes Morris hercu­léennes ou fontaines Wallace riquiquies... Ça vit dans tous les sens, dessus, dessous, les tâches lour­dent l'anecdote : ne reste que la salive rutilante de Gen Paul, impitoyables jets de bonheur dans le mille du grand art.
Toujours sur le pont, en pictural pirate, boitillant jusqu'à la toile du fond de l'atelier pour le recul, Gen Paul torgnolait des autobus balloteurs, sortait à la force du poignet les grosses bêtes humaines des petites gares de banlieue fumeuses. A-t-il son pareil pour diriger une troupe de pioupioux ensom­meillés dans les brumes de la cour d'une caserne ? Ou pour laisser s'épanouir d'une églisette émouvante la noce nostal­gique déjà d'un lundi gris ? Et les javas des guinguettes d'apa­ches pétillantes des postillons de siphons verts, harcelées de garçons brusques sous les musettes d'un orchestre aux nez en trompette !... A l'extérieur, à l'intérieur, Gen Paul est tou­jours dramatique : le rideau de son allégresse tombe sur un monde qui a fini d'être beau dans son désordre... Sa façon de fixer en plein élan les gestes dans leur dernière traînée de vie m'a toujours émue. Je ne suis pas de bois.
Je suis la jambe de Gen Paul. C'est contre moi que ses vio­lonistes, saxophonistes, flûtistes, frappaient leur diapason. Là où d'ailleurs les notes sont justes. Personne n'a redonné ainsi aux instruments la vibration que les musiciens leur insufflent. Le sonore est visible : voir un banjoïste peint par Gen Paul, c'est entendre le grattouillis métallique des quatre cordes qui ferraillent.
Je suis la jambe en bois de Gen Paul. Pour les chevaux, c'est moi, sans me vanter, qui lui ai mis le pied à l'étrier : sans cet handicap, c'était couru : il serait monté dessus au lieu de les peindre. Le monde hippique de Gen Paul swingue comme si les canassons caracolaient sur du Count Basie.
Je suis la jambe de bois de Gen Paul. J'ai bronzé des heu­res sur le banc de l'Avenue Junot, avant qu'on rejoigne ensem­ble le chevalet pour la nuit où naissaient au gaz des années 30 quelques-unes des toiles les plus coruscantes que l'Huile a commises.
Il y a quelque chose de splendide dans les tableaux de Gen Paul, dans cette exaltation du concret, ce mépris de toute abs­traction. Dans son hystérie, le réel lui est si contrôlable qu'il n'a plus besoin d'être abstrait. Peinture de montagne russe, d'autos-tamponneuses et de manège rapide, la peinture orale de Gen Paul, lyrique d'aisance, frétillante, zigzaguante et zébrée dans un feu d'artifice de virgules et de gros points, ne fera une belle jambe qu'aux touristes aveugles que la Butte rassure pour supplicier à la croix du Pittoresque le Goya du vingtième siècle.
Je suis la jambe de Gen Paul. Sa jambe en bois.