Alain Zannini

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Couverture de Alain Zannini, 2002

Alain Zannini est un roman de Marc-Édouard Nabe, publié par les Éditions du Rocher en septembre 2002.

Résumé

En septembre 2000, le narrateur Marc-Édouard Nabe quitte Paris pour vivre seul sur l’île grecque de Patmos où Saint Jean a écrit l’Apocalypse. Il transporte avec lui un coffre contenant le manuscrit de son journal intime des années 1990. Le précieux objet est dérobé par un pope, Isidore. Effondré, l'écrivain cherche à restituer chronologiquement de mémoire le contenu de son coffre, ce qui provoque une multitude de flashbacks entremêlés à sa vie sur l’île grecque. Soutenu également par sa lecture apocalyptique de Saint Jean, il s'affronte à ses tourments mystiques, et à ses souvenirs personnels, en particulier avec les femmes de sa vie. Sa rencontre avec un inspecteur qui porte son véritable nom, Alain Zannini, toujours accompagné d’un chien, détermine sa volonté de partir à la poursuite du pope voleur. Tous deux, double élément d’une même personnalité en action, s’accordent fraternellement pour retrouver la trace du malfaiteur. Après bien des aventures sur l’île même de Patmos et jusqu’à Éphèse en Turquie, les deux héros mettent enfin la main sur le pope dont l’identité n’a pas fini de les interroger... Nous laissons la découverte de la fin de ce livre de 800 pages — le premier roman « lacanien » disait Nabe — aux bons soins du lecteur.

Incipit

1
ÉCŒURÉ

Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai dans une sacrée merde. Ma femme m’avait quitté. Ma maîtresse aussi. Mes petites amies ne me faisaient plus tourner la tête et mes grands amis me tournaient le dos. J’étais seul. Plus honni que jamais. Décidé à fuir les Harpies et les Judas, je partis pour la Grèce, mon bercail après tout. C’était l’an 2000 : j’optai pour Patmos. Vieux projet d’aller sur l’île où saint Jean écrivit l’Apocalypse...
Je ne me souviens plus si c’était au moment où j’ai annoncé mon départ que tout s’est effondré, ou bien si c’est lorsque j’ai senti l’ébranlement final de mon édifice que j’ai dit « ciao »... Toujours est-il que j’ai atterri à Athènes... Athènes m’a déçu : je n’y ai pas vu beaucoup de ruines. Aucun débris ne faisait le poids à côté de moi. J’ai erré dans les rues de Plaka en attendant le bateau du lendemain. À la terrasse d’un troquet, deux joueurs de bouzouki m’ont difficilement arraché le sourire.
Et puis je suis tombé sur Nik (il portait bien son nom). Un sosie de Chico Marx, et roublard comme lui. Uniquement à cause de cette ressemblance, j’ai accepté de jouer le rôle de Groucho dans une des célèbres scènes d’entourloupage entre les deux frères. Nik me prit pour un con toute la soirée, m’entraînant dans un restaurant affreusement cher, puis dans un night-club pire afin que je le régale. Il n’arrêtait pas de me taper très fort sur l’épaule, exactement là où une infirmière du XVe arrondissement m’avait refait la veille mon vaccin contre le tétanos. « My friend ! » Paf, sur ma piqûre... Je finis par semer Nik écroulé de rire de m’avoir baisé la gueule si facilement, et Athènes m’engloutit pour la nuit dans une déprime atroce.
C’était le 7 septembre. J’avais choisi ce jour-là pour m’évanouir dans l’atmosphère car c’était l’anniversaire de mon père. Quel plus beau cadeau aurais-je pu lui faire que celui de ma disparition ? « Tu reviendras dans deux semaines, prophétisera-t-il stupidement comme pour masquer son futur manque de moi. C’est comme quand tu meurs, on te pleure trois jours, puis on t’oublie. Regarde-moi, si je mourais, tu ne pleurerais pas six mois ! » Je laissai papa à ses soixante-dix-sept ans. « Désormais, je ne pourrai plus lire Tintin... » Et c’est dans cette dernière phrase que mon père, qui s’appelait Marcel, mit toute la mélancolique ironie dont il avait été incapable pour commenter mes adieux.
Adieu au music-hall de ma vie parisienne ! Adieu aux brouhahas et aux tohu-bohus ! Adieu aux êtres humains surtout ! J’en ai trop connu ! Je les ai tous vomis dans la tempête... J’en avais des bouts qui me sortaient de partout. Le pied de l’une, le bras de l’autre... Il faut dire que ça tangua sec du Pirée à Patmos. Ces deux heures de traversée me parurent dix ans.
Exactement ! Mes dix dernières années bien catastrophiques... Que s’était-il donc passé pour que j’en arrive là, et si vite ? C’est ce que je vais tenter de raconter, et surtout de comprendre, comme dans tout roman qui vous respecter. Ce n’est pas ma vie qui a été un roman, c’est mon roman qui sera ma nouvelle vie.
Nom de Zeus ! La mer Égée ne rigolait pas ce jeudi-là. Ça se voyait qu’Égée s’y était jeté par désespoir pour avoir cru son fils Thésée bouffé par le Minotaure ! Par infusion, on l’appela la mer Égée, comme un sachet de thé fait un thé d’une tasse d’eau bouillante. J’ai essayé d’en avaler une, sur le pont supérieur, de tasse, et je l’ai rendue immédiatement, presque en riant. Car j’étais anéanti mais de bonne humeur sur ce gros ferry puant l’huile : le Kronos. De l’Olympe, quelques divinités désœuvrées auraient pu s’amuser de voir se pencher par-dessus le bastingage un petit bonhomme vert et mauvais qui dégobillait tripes — en avait-il encore ? — et boyaux. Il n’y avait qu’un passager sujet au mal de lui-même pour parvenir à sortir de soi toutes les horreurs qu’il contenait.
Pour une fois, j’avais trouvé plus agité que moi : la mer. Ma mer ! Celle de mes ancêtres, héros, titans, demi-dieux, tous dégénérés finalement dans ce fanfaron grotesque, ce méchant taré, ce vantard maléfique, bref cet écrivain « vivant » qui allait voir mourir le XXe siècle sur l’île de l’Évangéliste, histoire d’apocalypter loin du faux monde.
Les vagues demeurèrent coléreuses jusqu’au crépuscule. Là, comme impressionnés par la traînée d’orangés déchirants dont le ciel s’orna, elles se calmèrent. L’esquif grec s’enfonça plus sereinement dans la nuit noire, et bientôt des pointillés apparurent très vite les uns après les autres, en une constellation prenant la forme d’un... aigle (je n’invente rien, surtout quand j’écris un roman). Avec pour tête le monastère éclairé au sommet et les bouts de l’île en ailes déployées, cet oiseau de bonheur semblait voler vers nous dans le ciel d’encre. L’accostage fut doux. À minuit, je posais mes lourds bagages sur le port de Patmos. J’étais chez moi.
Chez moi, c’était sur la colline de Chora. Juste sous le monastère : par la route virageuse, un taxi m’y monta en grommelant. Une vieille Grecque édentée m’attendait sous la lune. C’était ma logeuse. Elle insista pour porter ma valise jusqu’en haut des marches, et m’ouvrir la porte de ma nouvelle maison. Une petite bicoque toute blanche avec des portes et des fenêtres en bois aux volets qu’on fermait de l’intérieur. Par terre des tapis se tenaient par les franges, et au mur la photo géante du grand-père. J’aimais d’emblée la situation : vivre sous le portrait-culte de quelqu’un que je ne connaissais pas et qui n’était rien pour moi. Tous les objets (du radiateur aux marmites) étaient recouverts de napperons, comme chez ma grand-mère gréco-turque rue Jules-Moulet, à Marseille. Ô touchante manie de tout cacher pour mieux tout dévoiler ensuite !... C’était la première fois que je réalisais que cette consécration des choses par le voile avait dû influencer ma façon d’être et d’écrire depuis toujours. Je n’avais pas fini de remonter en enfance... Une enfance plus vieille que moi, et qu’ici j’avais eu l’instinct de venir retrouver après les déboires d’un moi overdosé.
« Je », que j’attiferais bien en permanence de guillemets tant je ne peux plus le supporter tel qu’il est, tel que les autres croient qu’il est, ou plutôt tel qu’il a été complice de ce que tous voulaient qu’il soit ; je, donc, en attendant de dire mieux (ça viendra), fus plus émerveillé qu’un bébé sortant du ventre de sa mère lorsqu’au matin du 8 septembre (Nativité de la Vierge Marie) je découvris en pleine lumière la baie de Patmos sur ma grande terrasse.
La soleil éclaboussait la mer rayonnante. Les maisons blanches et cubiques étaient un peu partout disséminées : on aurait dit des dés que des dieux, pour tuer le temps, avaient lancés sur le paysage. C’était tombé comme c’était tombé. Les fenêtres faisaient les numéros. Cinq ! Trois ! Deux... Double quatre ! Triple six ! Poker d’as ! Gagné !... Des montagnettes pelées ondulaient en douce dégringolade jusqu’à l’eau. Sur leurs flancs marron, de rares arbres et des buissons. Pas une voiture, pas un camion. Un âne, au bout de la route, braillait. J’étais libre.

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE : RÉVOLUTION

1. Écœuré, p. 11
2. L’envol, p. 15
3. L’autopocalypse, p. 21
4. Prométhée fait sa popote, p. 27
5. Une maman à la mer, p. 33
6. Du fond de l’abîme, p. 39
7. Peureux qui comme Ulysse, p. 47
8. Le nombre divin, p. 55
9. Popeye enchaîné, p. 69
10. La catastrophe, p. 77

DEUXIÈME PARTIE : RÉVÉLATION

11. Le flic du temps, p. 89
12. « Je préfère Raphaël », p. 103
13. Kasimodos, p. 117
14. Le pavillon des enfants, p. 127
15. Sec et bouleversant, p. 137
16. Le naufrage de la mémoire, p. 151
17. Le poisson-miracle, p. 161
18. Somptuosité du néant ou Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord, p. 171
19. Il n’y a pas deux hasards, p. 183
20. Zorro est arriviste, p. 203
21. La fête des dieux, p. 223
22. Diane à La Salette, p. 235

TROISIÈME PARTIE : RÉDEMPTION

23. Espoir, p. 261
24. ...Déçu, p. 281
25. Visions sur l’île, p. 301
26. Le varan de Komodo, p. 317
27. Où l’on voit voit nos héros creuser un trou, p. 343
28. La Déclichette, p. 357
29. Laura à Lisieux, p. 379
30. La coupe et le dragon, p. 399
31. Cerf-Volant-sans-fil, p. 417
32. L’amisexuel, p. 441
33. Vingt-deux trompettes pour un Œdipe, p. 465
34. David a fait une connerie, p. 481
35. Le paradis, p. 497

QUATRIÈME PARTIE : RÉSURRECTION

36. Delphine au cimetière, p. 529
37. Babylone, p. 565
38. Putes et popes, p. 593
39. Laure à Venise, p. 617
40. Éphèse de A à Z, p. 643
41. Pique-nique chez la Vierge, p. 661
42. Jean est un autre, p. 677
43. Joyeux anniversaires !, p. 697
44. La boîte de Pandore, p. 715
45. La charrette du passé, p. 745
46. Feu le journal, p. 779

Accueil

Avant sa publication par les Éditions du Rocher, le manuscrit a été communiqué à différentes maisons d’édition (Stock, Éditions de Minuit, Grasset, Gallimard) pour tester leur réaction : aucune n’a répondu favorablement[1].

Le livre a été inscrit sur la première liste du Prix Goncourt, avant de disparaître de la seconde[2]. Le 12 octobre, l'auteur est invité par Thierry Ardisson, dans son émission Tout le monde en parle, diffusée sur France 2. Il échange avec Edwy Plenel, directeur de la rédaction du Monde, sur le faible écho que ses livres suscitent dans la presse.

Dans l'ensemble, la critique souligne les qualités du roman. Pour Frédéric Beigbeder, dans Voici, « Alain Zannini entrecroise ce qu'il a de meilleur : la sincérité de Je suis mort mêlée à la violence du Régal, et le lyrisme du Bonheur additionné à la tendresse de Lucette »[3].

Dans La Tribune de Genève, Pascal Gavillet estime que le roman « est bel et bien l'un des ouvrages les plus essentiels de la rentrée littéraire » et que son style est « en filiation directe avec Rabelais ou Joyce, soit deux géants a priori totalement incompatible »[4].

Jean-Maurice de Montremy écrit dans La Croix : « On retrouve les qualités de Nabe : le sens du lieu et du moment, la poésie, la véhémence, souvent l’inspiration. On y retrouve aussi les défaits. Des longueurs, des facilités de plume, les tableaux de l’auto-Expositions, l’absence de rigueur formelle », avant d’ajouter « Telles quelles, ces 800 pages ne sont pas ennuyeuses »[5].

Pour Pierre Combescot, dans Paris Match, Alain Zannini « est devenu le bouquin le plus excitant de la saison. Pour cela il n'aura aucun prix »[6].

Bernard Le Saux, dans le Figaro Madame, estime qu'avec Alain Zannini, Marc-Édouard Nabe n'a pas « pour ce qui est de la puissance du souffle [...] de rival dans le paysage littéraire »[7].

Edmonde Charles-Roux, de l'Académie Goncourt, admet avoir découvert l'écrivain avec Alain Zannini, qu'elle critique avec enthousiasme dans deux journaux différents : Provence Dimanche[8] et Corse Matin[9].

Claude Imbert, dans Le Point, parle d'un « excitant roman » ajoutant que le « rythme est picaresque, le style cascadant, électrisé de dialogues déjantés, rébus, et autres farces scolastiques »[10].

Certaines critiques se focalisent sur des thèmes précis du roman. Ainsi, dans le Bulletin Célinien, Marc Laudelout intéresse aux scènes mettant en scène [[Lucette Destouches], pour évoquer le roman que lui a consacré Marc-Édouard Nabe, Lucette[11].

Dans la revue Jazz Classique, le roman est critiqué sous la plume de Dominique Périchon, qui considère que Nabe fait « du jazz avec la littérature »[12].

Diane Tell, personnage du roman, est revenue en avril 2004 sur le livre et sur sa relation avec l'écrivain dans l'émission de Thierry Ardisson, 93, faubourg Saint-Honoré[13].

Autour du livre

Alain Zannini a fait l'objet d'un « making-of littéraire » (le premier du genre), comprenant des études et des critiques de l'ouvrage, coordonné par Isidora Pezard et publié aux Éditions du Rocher en avril 2003 sous le titre L’Affaire Zannini.

Édition

Les droits d’Alain Zannini ont été entièrement récupérés en 2008 par Marc-Édouard Nabe, qui peut anti-rééditer l’ouvrage. En attendant, le livre est disponible sur la plateforme de vente de l’auteur, faisant partie du stock de huit tonnes de retour récupéré par voie judiciaire par l’auteur en 2008.

  • Marc-Édouard Nabe, Alain Zannini, éditions du Rocher, 2002, 811 p. ISBN : 2268044203

Lien externe

Notes et références

  1. L’Affaire Zannini, Éditions du Rocher, 2003, pp. 93-98.
  2. Philippe Perrier, « Qui aura le Goncourt 2002 ? », LExpress.fr, 1er novembre 2002, lire : https://www.lexpress.fr/culture/livre/qui-aura-le-goncourt-2002_807099.html
  3. Frédéric Beigbeder, « M.-E. Nabe Vie d'un fameux semeur de Zannini », Voici, 13 septembre 2002
  4. Pascal Gavillet, « Marc-Edouard Nabe largue tout dans “Alain Zannini” », La Tribune de Genève, 23 septembre 2002
  5. Jean-Maurice de Montremy, « L’inépuisable ego de Marc-Édouard Nabe », Le Croix, 26 septembre 2002, p. 18.
  6. Pierre Combescot, « Marc-Edouard Nabe, moi, je, etc. », Paris Match, 14 novembre 2002, p. 24.
  7. Bernard Le Saux, « Alain Zannini de Marc-Edouard Nabe », Figaro Madame, 7 décembre 2002.
  8. Edmonde Charles-Roux, « Plus marseillais que lui, on meurt… », Provence Dimanche, 26 janvier 2003
  9. Edmonde Charles-Roux, « Plus marseillais que lui, on meurt… », Corse Matin, 13 février 2003.
  10. Claude Imbert, « Nabe : l'autodafé », Le Point, 10 janvier 2003, p. 116.
  11. Marc Laudelout, « Nabe et “Linecé” », Le Bulletin Célinien, février 2003, pp. 12-13.
  12. Dominique Périchon, « Alain Zannini », Jazz Classique, avril 2003, p. 39.
  13. « Diane Tell parle de Nabe et d'Alain Zannini », 13 avril 2004, voir : https://www.dailymotion.com/video/xvtyo