L’athlète de la larme

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Couverture du Distoïevski de John Cowper Powys

L’athlète de la larme est un texte de Marc-Édouard Nabe, préface au livre Dostoïevski de John Cowper Powys, publié en 2001 aux éditions Bartillat.

Qu'il est lourd ce Powys, confus, fumeux, naïf... Et pourtant, cet essai, qui n'est rien d'autre qu'une conférence gonflée par l'enthousiasme, est un des livres qui donnent le plus envie de lire Dostoïevski. Il ne s'agit pas de faire rivaliser John Cowper Powys avec les grands spécialistes, les connaisseurs admi­rables, comme Léonid Grossman, Mikhaïl Bakhtine, Constantin Motchoulski, Joseph Frank, Jacques Catteau, André Markowicz... Je les cite car, à force de réfléchir intelligemment sur la personne et l'oeuvre du Russe des Russes, ils sont devenus pour moi, chacun dans leur genre, des personnages de Dostoïevski.
Powys reste un personnage de Powys, je veux dire des romans de Powys, même s'ils sont les plus dostoïevskiens du siècle qui s'achève, avec ceux de Bernanos et de Simenon (à eux trois « les frères Dostoïevski »).
John Cowper Powys ne réfléchit pas intelligemment. Il réagit avec toute la bêtise de son être premier, ce fameux « stupid being » qu'il emprunte régulièrement à Gertrude Stein pour mettre à l'épreuve ses qualités d'incompétent sacré.
Il y a un grand adorateur du chaos chez Powys et ce qui le fascine, chez Dostoïevski, c'est qu'il est passé maître dans l'exploration de ce Chaos, au sens grec, c'est-à-dire du néant somptueux qui précède l'existence de toute vie et où, insensiblement, elle cherche à retour­ner comme dans le ventre d'or de son enfer perdu.

Powys est, en 1946, l'auteur de plusieurs grands romans : A Glastonbury romance, Weymouth Sands, Maiden Castle. Sa puissance romanesque peut se permettre de rendre hommage au plus grand des roman­ciers. Ses éditeurs lui demandent d'écrire une Vie de Dostoïevski dans une collection de poche, mais Powys renonce à raconter la vie du grand Théodore. Il ne la connaît pas assez d'ailleurs. Il décide plutôt de dire ce que Dostoïevski lui a apporté à lui. Il le lit dans la traduction de Constance Garnett, que Powys adule, et qu'il considère justement, parce qu'elle traduit si bien Dostoïevski, comme le premier écrivain de son époque. Lui qui déclenchait des bagarres dans ses conférences, en parlant du père Karamazov comme étant le personnage qui ressemblerait le plus à Dieu, cet ogre qui trouve toutes les femmes désirables et que tous les fils rêvent d'assassiner, décide, une fois pour toutes, de dire le plai­sir littéraire qu'il a à penser sans cesse à Dostoïevski.
Très mal construit, cet essai est une suite de décharges électriques à contre-courant de ce qu'il est raisonnable d'écrire sur un auteur qu'on aime. Powys parle sans arrêt de l'électrochoc que le Russe administre aux nerfs du lecteur (et du narrateur !), comme si nous étions tous des malades traqués, et qu'en écrivant Dostoïevski cherchait à savoir pourquoi nous le sommes.
Si dans un autre livre, Les Plaisirs de la littérature, Powys rapproche toute l'oeuvre de Dostoïevski de L'Apo­calypse, et regrette que son idole n'ait pas écrit un commentaire de saint Jean, c'est à saint Paul, plutôt ici, qu'il le compare. Épîtres à l'âme et oracles du coeur, les livres de Dostoïevski tiennent de « la sorcellerie mystique de l'Église grecque orthodoxe ». Encore un point jamais souligné (oui on peut souligner un point même s'il est impossible de le faire passer en italique sans le rendre gras) par personne d'autre : « L'orthodoxie superrusse de Dostoïevski atteignait celle d'un Grec dans une sorte de paganisme transcendé par le Christ. » Powys se lance. Il y a du polythéiste chez ce polyphoniste. C'est par le tragi-comique, et même le tragique comique que Dostoïevski, dont le masque mortuaire rappelle sans arrêt à Powys la face d'Euripide, se rattache à la destinologie ontologique de l'antiquité grecque. Powys aime tellement que Dostoïevski soit réactionnaire, qu'il le renvoie aux calendes grecques, dans un temps où l'on ne pouvait même pas imaginer qu'une fausse modernité viendrait troubler le sentiment de l'éternel. Mis au niveau, à juste titre, de Dante et de Shakespeare, Dostoïevski n'avait pas encore sérieusement été traité d'auteur homérique. C'est fait.
Dégoûté aussi fort par l'Église catholique que par l'Église communiste, Powys, en vieil Anglais puritain qui jouit de connaître ses limites, tremble de désir et de peur devant les personnages de Dostoïevski, plus vivants pour lui que bien des êtres dits réels. Il les voit comme des guerriers « don quichottant » ce moulin à vent qu'est le Destin (dont les ailes tournent dans le sens contraire des aiguilles d'une montre), jusqu'au masochisme ultime, celui de s'enchaîner à un rocher et de se bouffer le foie soi-même. Chez Dostoïevski, Prométhée et son aigle ne font qu'un. La vie est une épopée à vivre et celui qui sait l'écrire en meurt : c'est le grand romancier. Hagiographie d'un grand romancier, voilà comment aurait pu s'intitu­ler le Dostoïevski de Powys.
Ce qui l'amène, en vivant constamment avec les quatre grands romans, à les trouver d'une puissance croissante. Pour lui, il y a dans un ordre progressif : Crime et Châtiment, L'Idiot, Les Possédés, Les Frères Karamazov. Powys met, hélas, de côté L'Adolescent, un des romans les plus méconnus de Dostoïevski, qui a la particularité d'être écrit à la première personne, comme certains autres, plus brefs, dont, hélas encore, Powys ne parle pas non plus.
Exalté, Powys galope de chapitre en chapitre, dans un lyrisme ridicule et magnifique. En grand poète celtique qu'il est, il laisse sur les bas-côtés de la banalité les topos universitaires ou biographiques écrasés par son délire.
Oui, les romans de Dostoïevski sont essentiellement construits à partir de dialogues. Tout le monde l'a dit. Mais qui a su sentir que « les décors mêmes ne sont vaguement visibles qu'à travers une brume de paroles » ? Au point que, très souvent, on croit citer Dostoïevski alors que la « belle phrase » est dite par un de ses person­nages, et immédiatement contredite par une autre d'un autre ? Dostoïevski ne parle jamais. Powys a bien démon­tré ce que la relatation dilatée de ces conclaves d'hysté­riques avait d'incompatible avec un talent de dramaturge. Dostoïevski n'a pas le sens du dialogue, pas plus que Shakespeare ne l'avait, et il ne s'est agi que d'une ques­tion de culture pour que l'Anglais n'écrive pas des romans (Macbeth, roman). Pas plus doué pour les descriptions de paysages que pour les dialogues, Dostoïevski est aussi fort pour faire parler les êtres que pour les laisser absor­ber comme des éponges le monde qui les entoure, les cerne, les broie. Tout est spongieux chez Dostoïevski, et c'est ce qui rend son continent si humide à aborder, comme une île sauvage où se sont réfugiés ceux qui n'ont pas peur de pleurer : l'île des pleurs ! L'oeuvre de Dostoïevski est si gorgée de tout ce qui s'est pleuré depuis le commencement des Temps, qu'une bonne lecture, en sachant l'essorer, fait tout dégouliner. Le Chaos passe par le Verbe et leur collision provoque des déluges.
Magicien noir, Powys était le seul à pouvoir dire que Dostoïevski l'était. Son fanatisme à le placer au-dessus de tous et de répondre méchamment aux critiques, et même aux réticences que se permet d'émettre le lecteur anti­dithyrambique, dégage une sympathie presque intolé­rable à ceux qui ne font qu'adorer Dostoïevski. De son panrussisme qui l'empêcherait d'atteindre une certaine universalité, alors que ce n'est pas sa faute si être russe à ce point débouche sur une vision juste de l'homme universel, jusqu'à sa morbidité si souvent rebu­tante dans ce qu'elle aurait de sordide et de glauque, Powys prend tout en charge, il veut répondre à tout.
Je ne le remercierai jamais assez de soutenir dans son livre que Dostoïevski est un supervivant, débordant d'un goût excessif de la vie, et d'une vitalité généreuse et prodigue ». C'est exactement ce que se proposait Dostoïevski, de « faire monter des entrailles de la terre, un hymne tra­gique au dieu de la joie ». Encore les Grecs. Ils ont exagéré leur sens tragique de la vie, avec autant de jubilation que d'autres leur sens comique de cette même vie. Ça n'en fait pas pour autant de tristes sires. Le tonus physique des Titans de l'écriture est valorisé par John Cowper Powys, ce grand rachitique ulcéré, borgne, constipé, déglingué, mort à 91 ans après avoir écrit cent livres ! On ne peut pas écrire ce qu'ils ont écrit sans être en pleine forme. Toute complainte au sujet d'une quelconque maladie est une ruse de l'âme sur le corps. Même s'il le voulait, un grand artiste ne pourrait pas être épileptique.
Au dernier chapitre de L'Idiot, toute cette fin éblouis­sante et ténébreuse à la fois, où le prince Mychkine finit par retrouver Rogojine, qui lui montre le pied de Nastassia Filippovna, morte et non endormie, il y a une petite phrase pour définir l'état dans lequel se trouve le héros : « Le Prince se leva, complètement effondré.» Beaucoup de traducteurs croyant utile de corriger l'image absurde ont écrit : « Il se leva totalement abattu, ou sans force, ou anéanti. » Non, Dostoïevski a bien voulu dire ce qu'il a voulu dire. Oui, on peut se lever complètement effondré. Comme dans ces films à l'envers, où l'on montre un immeuble qui vient de s'écrouler, et qui se reconstitue, peu à peu, en s'érigeant à nouveau dans l'espace, comme par miracle. Malgré l'effondrement, les personnages de Dostoïevski sont debout, en état d'effondrement suspendu, pour ainsi dire. C'est ce qui leur donne tant de puissance.
Contre le bon humour britannique, Powys vante la bonne humeur de toutes les autres nationalités. À ses yeux, même les Chinois, même les Français sont plus vivants que ces « English » amateurs en exaltation. Powys est un professionnel, comme Nietzsche, Tchouang-Tseu, Balzac et Dostoïevski. Dickens, on ne sait comment, parvient tout juste à être autre chose « qu'un misérable gâte-sauce de la cuisine cosmique». Définition à laquelle, apparemment, seuls les vieux Gallois ichtyosauristes semblent échapper. Pour Powys, le véritable artiste est un fanatique. Les esthètes ne peuvent pas comprendre ça. Ils ont peur, et Dostoïevski joue avec cette peur dans ses livres. Il y a chez l'homme une phobie de l'être humain pour ce qu'il est, que seul un artiste grand comme Dostoïevski peut exorciser, et qu'il prenne les moyens du roman pour que « les gens les plus ordinaires» puissent en jouir, est tout à son honneur. Les histoires de Dostoïevski sont poignantes. Sangloter en les lisant est un minimum. Powys ne faisait rien d'autre, lui qui avoue, dans son journal intime, avoir « un coeur de pierre, mais d'une pierre bienveillante ». Il faut être très fort pour inventer de tels mélos sanglants. Un athlète de la larme, voilà ce qu'est Dostoïevski.
Autre cliché pulvérisé par Powys : sa perversité sexuelle qui souillerait la norme de sa scorpionnerie violeuse. Pour Powys, c'est Dostoïevski qui est dans la normalité en exprimant la richesse de la sexualité. Seuls les romantiques du sexe ne sont bons qu'à être traités de vertueux. Les sentimentaux de la jouissance adorent pas­ser pour des moralisateurs. Il n'y a rien d'idyllique dans les agitations de l'érotisme en souffrance. Lucide de n'être lui-même qu'un aborigène du Graal, un chevalier de la chasteté hyper-arthurienne, Powys insiste à dire qu'en matière de perversité sexuelle, tout le monde est tordu sauf Dostoïevski. Il ne s'intéresse pas aux histoires d'amour. Thomas Hardy est un monstre d'insensibilité à côté de lui, car il cantonne sa libido aux fantasmes conventionnels de la fusion et de la monogamie courtoise. L'amour courtois est un des plus cruels qu'on puisse imaginer. Il lui manque ce dont l'amour dostoïevskien regorge, la pitié. Peut-être faut-il être semi-oriental comme Dostoïevski, quasi byzantin, en tout cas « d'un mysticisme désespéré saturé de sexualité », pour que la pitié, dans un grand élan d'humilité, nous réapprenne à faire l'amour. Cet amour sexuel dont Powys vante la pureté, ce phallus au coeur gros comme ça, il était inévi­table que les cyniques mous l'appelassent sensiblerie. Powys, en s'insurgeant, le nomme plutôt « l'extase d'amour pitié ». Et qu'importe s'il va jusqu'à l'auto-humiliation : ça ne fait jamais qu'une jouissance de plus ! La pitié exta­tique, par ce qu'elle réquisitionne sur la réserve de nos nerfs, ne permet pas d'attendrissement sur la femme, d'où la férocité des analyses dostoïevskiennes sur le sexe à tort appelé faible. Il faut la vitalité d'un chat pour échapper à toutes ces souris. Réfutant tous les biographes qui lui étaient contemporains, Powys dénie aux femmes de la vie réelle de Dostoïevski d'avoir tenu un quelconque rôle déterminant dans l'élaboration des figures féminines grandioses qui peuplent ses romans. Tel un dieu grec, Dostoïevski les a accouchées de lui-même. Powys est misogyne pour Dostoïevski, il ne veut pas qu'on le considère moins femme que toutes ces Russes sadiques, bêtasses ou bas-bleus, lui si féminin dans son aptitude à jouir de sa propre souffrance.
Powys met en pièces un autre cliché encore, le mau­vais style de Dostoïevski. C'est justement parce qu'il était fasciné par les journaux, qui lui livraient la chair brûlante de l'actualité comme on jette de la viande fraîche à un tigre en cage, que Dostoïevski a atteint ses sommets roma­nesques. En commençant comme tout le monde, par être un poète, un dramaturge ou un essayiste, il n'aurait pas pu accélérer son tempo psychique jusqu'à entrer dans le tourbillon du roman. Powys est sur la voie, en le défen­dant comme « un reporter pithécanthropoïde », c'est-à-dire, comme « un correspondant de guerre», revenu toujours du front de la vie. Il approche une vérité sur le rapport du journalisme à l'écriture, que les plus fins dostoïevskistes, qui se sont penchés sur l'expérience personnelle du Russe à travailler lui-même dans les journaux, ont mis ensuite à jour. Se moquer des clichés, des répétitions, des inattentions et de la langue de Dostoïevski, sans insister sur ce qu'ils doivent tous sociologiquement et psychologiquement à son amour des faits divers, ce n'est rien saisir à l'art d'écrire à son plus haut niveau.
Powys a confusément senti que Dostoïevski, dans sa vénération pour la contradiction, a trouvé dans la presse de quoi s'alimenter comme par une dynamo. Il voulait écrire des romans, comme les journaux s'écrivent, comme devraient s'écrire les journaux d'un écrivain, ceux qui donnent, le mieux et le plus vite, des informations sans arrêt renouvelées sur le monde et, en l'occurrence, sur ce monde en soi qu'est l'homme.
Microcosmique, le roman, en tant qu'agence de presse dénouant artistiquement les liens publics et privés, invente avec bonheur une technique de narration si sophistiquée qu'elle ne pouvait passer que pour de la négligence. Dostoïevski a davantage révolutionné le roman que Flaubert, car ce n'est pas en écrivant bien qu'on bouleverse le roman, c'est en écrivant des romans bien bouleversants.
Dernier cliché que Powys attaque : l'intérêt que Dostoïevski portait à la politique. Malgré les contextes idéologiques de son époque dans lesquels il marche à reculons, devenant un antinihiliste militant par dégoût du militantisme et de ce qu'il y a de nihiliste dans le militan­tisme, Dostoïevski, comme dit Powys, « refuse de prendre la politique au sérieux ». Il n'est pas subversif comme les autres réactionnaires qui peuvent le devenir par une hos­tilité outrancière envers les progrès de leur temps. Sa vision politique vient plutôt de la révélation qu'il a eue au bagne. Tout autre forçat condamné sérieusement comme lui par le Tsar aurait pris, ne serait-ce qu'intimement, le parti de sa révolte initiale. Voyant tout ce qu'un esprit christique comme le sien pouvait retirer de l'accep­tation de la punition quelle qu'en fût la dureté, Dos­toïevski invente une position incroyable et intenable, il faut bien le dire, dans la Russie de son époque. C'est parce que son Petit Père l'a condamné (presque à mort), qu'il va lui donner raison, car il ne voit dans cette condamnation rien d'autre qu'une métaphore, un signe si vous préférez, de la force suprême et chevaleresque (puisqu'il a été épargné de l'exécution capitale) du pouvoir qui seule peut combattre le dragon de l'orgueil personnel. Il faut au moins un Nicolas Ier pour venir à bout de l'ego de chaque Russe, voilà ce que Dostoïevski pense.
Ce n'est même pas parce qu'il s'est aperçu de la pué­rilité des fomentations du cercle Petrachevski auquel il a participé (si peu) qu'il devient un fan du Tsar, au point de passer pour un avili, lèche-cul, conservateur, réac, super-facho, etc., mais parce qu'il fallait bien remercier l'autorité de l'avoir remis sur la bonne voie de la compré­hension de soi et des autres, qu'il a découverte dans La Maison des morts. Grâce au Tsar, il a accédé au salut et à la jouissance car punir sauve, et pardonner fait jouir : la plupart des hommes inversent les verbes ! Dostoïevski adule dans la loi, ce qu'elle punit inconsciemment de médiocrement mauvais ou de banalement rebelle chez l'homme. Ce que lui a fait comprendre la Sibérie sur lui-même est inestimable par rapport à ce qu'il pouvait, dans sa vanité, s'imaginer changer dans le reste du pays. Voilà pourquoi il est si sévère à son tour contre les vel­léitaires idéalistes qui, sous couvert d'altruisme humani­taire, ne croient au fond qu'à l'idée qu'ils se font de la réalité d'autrui, ce qui leur permet à bon compte de fuir leur vérité personnelle. En gros, rien ne vaut une gifle pour vous faire comprendre que vous avez une joue. La volonté, de la part des socialistes, avec toute la fausse religiosité que cela comporte, de supprimer la souffrance des hommes, est peut-être le fléau principal que Dostoïevski voulait combattre. Qui peut prétendre s'attaquer à la souffrance ? En tant qu'« excès de liberté individuelle » (Powys), elle est sacrée.
Prométhée, Dionysos ou le Christ n'étaient pas inté­ressés par la suppression de la souffrance sur la terre.

Le châtiment est instructif sur le crime. Il est néces­saire pour le mettre en valeur. Sans châtiment on ne comprend pas le sens du crime, et si on ne le comprend pas, il n'existe pas même s'il a eu lieu. Le châtiment est l'écrin du crime.
Les Saints sont ceux qui ont compris, accepté et sup­porté le châtiment. La sainteté, c'est dire d'abord non au oui, puis oui au non.
Là où Powys est particulièrement faible, c'est quand il parle du Christ. Il faudrait un autre livre pour expliquer le rôle du Christ blanc chez Dostoïevski, dans sa vie et dans son oeuvre. Powys voulait que le Russe soit comme lui, incapable de croire en Dieu, cet « insecte monstrueux qui joue avec sa progéniture pitoyable et méprisable avant de la dévorer ».
Ce vieux Celte extatique (il avait quand même 74 ans), dostoïevskisé jusqu'au trognon dans son bled du pays de Galles prône une vénération antique et progressiste, pour un Christ totémique, véritable médium capable d'anéantir les inquisiteurs de la mauvaise conscience dionysiaque, et de droite comme de gauche, riche ou pauvre, femme ou homme. Il appelle de tout son espoir une nouvelle génération, non pas de chrétiens, mais de christiens, qui galvaniseraient, par leur art du bonheur égoïste, la protestation de l'individu libre et seul, libre d'être seul comme finalement savent l'être certains bons Américains ! Voilà où mène l'anticommunisme gallois. Si Dostoïevski ne prenait pas la politique au sérieux, il est difficile de prendre au sérieux ce que Powys dit de la politique.
Là où Powys est convaincant, c'est quand il explique pourquoi Dostoïevski est le plus grand romancier de tous les temps, en quoi techniquement – et les travaux d'exégètes infiniment plus calés lui donneront raison – ses « colossaux mélodrames de nerfs et de paroles urbains », sont en fait les seuls qui tiennent le coup. Devant quoi ? Devant la vie. Pour Powys, les principes dont procède la complexité de ces romans sont simples : 1) Ne pas mettre le lecteur dans la conscience d'un seul héros, mais dans l'inconscience de plusieurs. 2) Montrer les êtres repré­sentés dans leurs quatre dimensions et en faire des personnes autonomes et familières. (Powys dit que c'est plus dur que de faire des enfants.) 3) Inventer une histoire plausible, au suspense incessant et à l'intensité des situa­tions toujours palpable. Le tout donnant l'impression d'une réalité profonde faite de « hasards chaotiques et énigmatiques » que dans la vie nous ne sommes pas souvent amenés à affronter.
Ces quelques vérités, bien d'autres les développeront en systématisant l'esthétique passionnante de Dostoïevski. Mais Powys, dans la fougue de son « Welsh delirious » a été l'un des premiers à les dire, parce que les vérités, à cette époque-là, ça se disait encore.
Proust, Gide, Suarès, Claudel, Somerset Maugham, beaucoup d'écrivains ont très bien parlé de Dostoïevski, et même Léautaud : « C'est une hygiène intellectuelle, de s'en tenir éloigné, de ne pas vouloir le connaître. » Pourtant, il est impossible de lire Dostoïevski, on ne peut que le relire, et le re-relire. Je ne me souviens pas de ma pre­mière lecture des Possédés. En revanche, je sais que j'ai fini par les lire lorsque j'ai accepté de les avoir lus une première fois sans les avoir compris, et surtout sans m'en souvenir. Ce sont juste de petites recettes pour amortir le choc, car qui peut prendre en plein coeur, sans l'avoir mal lue auparavant, l'histoire de la petite souffre-douleur, Marie, que le prince Mychkine (que Powys appelait « The noble Jesus Crazy Idiot ») raconte aux filles Épantchine ? C'est un exemple parmi des millions. Si Powys ne pouvait pas plus qu'un autre rappeler à son lecteur chacun des moments splendides que Dostoïevski lui a donné en le lisant, ce n'est pas parce qu'il manquait de mémoire, de temps ou d'espace. C'est parce que, devant Dostoïevski, on manque de force. On recueille comme on peut ses larmes dans le creux de ses mains et on se rafraîchit le visage avec.

Le Dostoïevski de Powys ne nous apprend rien de Dostoïevski, et rien de Powys non plus, mais il respire l'amour et, en ces temps d'asphyxie, tous les amoureux de l'amour doivent le lire, à pleins poumons.

Marc-Édouard Nabe,
Patmos
30 octobre 2000