L’Oiseau de Dieu

Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Première page de l’article

L’Oiseau de Dieu est un texte de Marc-Édouard Nabe publié dans la revue Jazzman (numéro 111) en mars 2005.

Revoilà l'Oiseau. Ces derniers temps, j'ai été occupé à sauver d'autres bêtes dans mon arche intime, et puis j'ai levé le menton et il était là. Toujours perché sur le plus haut mât... Où qu'on veuille voguer dans l'existence, après bien des déluges, l'Oiseau de Dieu n'abandonne pas le navire.
Tous les prétextes sont bons. Les cinquante ans de sa mort. Pourquoi pas les quatre-vingt-cinq de sa naissance ? On devrait plutôt fêter la date de chacun de ses solos : les soixante-trois ans de Lover Man, les cinquante-huit ans de Cherokee, les cinquante-deux ans de Perdido...
Qu'importe ! L'Oiseau est là, il prend le monde de haut. On dit « l'Oiseau », mais ce n'était pas un oiseau, c'était une cage à oiseau, aux mille oiseaux ! Aigle avec Gillepsie, corbeau avec Miles. Plus faucon que Coleman Hawkins ! Condor planant avec les cordes. Fou de Bassan piquant dans les vagues be-bop ! Pélican dévorant ses disciples ! Rouge-gorge tout intimidé devant Lester Young. Pigeon au début, albatros à la fin ne pouvant plus entrer nulle part à cause de ses ailes. Paon faisant la roue dans des rythmiques carrées. Poulet au ténor, et même canard quand son anche siffle !
Et puis petit moineau. C'est ainsi que la baronne Nica l'a trouvé un soir sur son paillasson, évanoui. Elle l'a ranimé doucement. Il est revenu à lui, à l'un de ses lui. Dieu qu'il était plusieurs ! Plouc obtus, maquereau à rayures, gentleman vicieux, enfant boudeur, bête de sexe, gangster sympa, clochard pensif... Ce sont tous ceux-là qui sont morts chez elle, en mars 1955. La personnalité de Parker était perpétuellement en mouvement. Il jouait des personnages différents sans arrêt comme un acteur de composition a besoin de se transformer. Sa tête, son corps changeaient. Il pouvait avoir soixante-dix ans et une heure plus tard, vingt-cinq. Il pouvait se comporter comme un petit-bourgeois américain et l'instant d'après, aucun Zoulou en rut n'aurait pu rivaliser avec sa sauvagerie. Son regard seul demeurait intact au milieu de ses métamorphoses. Un regard où l'intelligence crevait les yeux. Un regard d'amour noir qui ne se fatiguait jamais, le regard de quelqu'un qui avait tout vu, tout dévoré.
Charlie Parker parlait, il disait des choses avec son saxo, ce n'était pas que de la musique. Charlie Parker aurait très bien pu être autre chose qu'un musicien de jazz. Un coureur automobile, un chimiste, un tueur à gages... Il faut croire que les gens ne sont pas assez intelligents pour comprendre que la musique se comprend avant de s'écouter, les yeux au plafond, béatement, abstraitement, avec ce qu'ils appellent leur « goût ». Aimer Charlie Parker, mais qu'est-ce que ça veut dire ? On n'aime pas Charlie Parker. Il faut le comprendre d'abord, savoir quel homme il était, et pourquoi il était cet homme.
Vous voulez vraiment savoir pourquoi ? Parce qu'il avait pour mission sur terre d'improviser, c'est-à-dire explorer l'espace d'un seul instant, s'aventurer à la conquête du présent, ce continent effrayant. Improviser est une épopée. Un compositeur comme Monk construit en pleine jungle des châteaux, des pyramides. Parker, lui, partait ailleurs avec, pour tout bagage, son pauvre petit instrument sur le ventre, pendu à un cordon, et c'est avec ça qu'il devait s'extraire, comme avec un scalpel, toutes ses glandes, ses polypes, ses tumeurs de beauté qu'il déployait ensuite en guirlandes et qu'il accrochait aux hommes comme sur des sapins de Noël.
Pour jouer comme il jouait, il fallait être plus qu'un Noir américain de la seconde partie du vingtième siècle. Plus qu'un drogué ! Il fallait être un piqué à mort, mais par ses propres notes, millions d'abeilles jaillissant agressivement de son saxo quand il soufflait dedans, et qui lui revenaient dans la figure. Ô Bird aux milles dards.
Ah ! son chant ! Son chant de rossignol en sang ! Son chant euphorique, noir et grinçant, pur et puissant ! Spirales envolées, volutes cascadantes ! Coups de foudre à l'envers ! Tornades d'épines !
Qu'est-ce qu'il y a donc dans un solo de Charlie Parker ? Des danses d'enfants blessés, ça c'est sûr. Et aussi des luges pleines d'esquimaux fous fonçant dans la nuit polaire, et des torrents de fleurs rouges. J'y vois et j'y entends également des acrobaties d'ours aveugles qui se balancent du haut de trapèzes électriques. Et surtout des chutes du Niagara en plein salon et des tremblements de montagnes sur la Lune. Un solo de Charlie Parker, c'est un trou noir illuminé par des feux de Bengale, et des bagarres au fond de la mer entre cinq cent mille poissons pris de fou rire ! C'est un orage de larmes qui s'abat sur une seule petite fille. Un solo de Charlie Parker, c'est avant tout un duel d'araignées sur la neige et beaucoup de baisers de tigre sur votre corps crucifié.