Slim Gaillard

Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Slim Gaillard

Slim « Bulee » Gaillard est un guitariste de jazz, pianiste, chanteur, danseur de claquettes, acteur, pilote de bombardier, chapelier, électricien, agriculteur, conducteur de corbillard et employé d’hôtel né le 4 janvier 1916 à Detroit et mort le 26 février 1991 à Londres.

Liens avec Marc-Édouard Nabe

Slim Gaillard était un musicien de jazz qui, en quelque sorte, dépassait le jazz par sa vie « rocambolesque » (comme on dit) et sa personnalité « surréaliste » (comme on dit aussi). Le jeune Nabe l’a tout de suite reconnu comme étant l’un des rares personnages du jazz qui sortait du cadre d’une carrière traditionnelle, tout en restant toujours un swingman invétéré, aussi bien à la guitare sur laquelle il jouait comme sur un piano qu’au piano dont il jouait les mains à l’envers, paumes vers le ciel, comme en prière… En effet, Gaillard multipliera les activités les plus incongrues, mettant au même niveau l’enseignement de recettes de soupes aux avocats ou de boulettes de poisson sucrées (qui n’étaient pas sans rappeler les fiches bricolages du Professeur Choron), que sa participation à différents films de cinéma, comme Too late blues (1961) de John Cassavetes (on le verra également intervenir dans des talk-shows américains et tenir un rôle dans la série Roots).

L’ayant découvert comme beaucoup par le mythique passage de Hellzapoppin (1942) où Slim joue avec son comparse Slam Stewart, Nabe, en commençant à écrire, a pris tout de suite au sérieux le langage de Slim Gaillard : une sorte de slang inventé de toutes pièces par lui et qui poussait encore plus loin que d’autres génies du jazz (comme Lester Young) une façon décalée, poétique ou abstraite, de s’exprimer. La particularité de la langue de Gaillard était de mélanger plusieurs dialectes, en particulier le yiddish, l’arabe, l’italien, l’espagnol, le grec et l’irlandais. Tout ça au service d’une sorte d’obsession culinaire qui inspira la plupart des morceaux qu’il jouait en public et dans ses disques. Par exemple, Dunkin Bagels, Matzo Balls, Yep-Roc-Heresy, When Banana Skins Are Falling, The Avocado Seed Soup Symphony Pt 1. Le mot « humour » étant trop restreint, comment définir l’esprit qui le portait à présenter les plus simples plats de la cuisine ashkénaze ou du Proche-Orient comme si c’étaient des festins sophistiqués et très coûteux ? Seuls Groucho et Chico Marx (avec lequel il partageait la même technique pianistique) auraient pu répondre à cette question. Les compositions de Slim Gaillard étaient presque exclusivement des anatoles qu’il jouait accompagné, après Slam Stewart, par le bassiste Bam Brown, et un batteur. Le trio de Slim ne pouvait qu’enthousiasmer, par sa trépidance post-dadaïste, Nabe à la fin de son adolescence. Il reconnut comme un maître Slim Gaillard, capricorne fou (pléonasme) qui avait inventé une langue proche de celles de Lewis Carroll, du James Joyce de Finnegans Wake ou du Khlebnikov du Zaoum, et truffée de gimmicks be-bops et du préfixe O'Voutie et du suffixe O'Rooney mis à toutes les sauces, c’est le cas de le dire. L’intérêt de Nabe pour Gaillard n’était pas non plus éloigné de celui qu’il avait pour Pierre Repp, autre transformateur de mots. Un peu comme Picasso qui prouvait à chaque tableau que les couleurs étaient interchangeables, Slim Gaillard a fait de même avec les mots. Par exemple, avant de commencer de jouer avec son bassiste, il lui demande « Root ? » (ce qui veut dire et ne pas dire « Prêt ? »), ce à quoi l’autre répond : « Solid ! » (ce qui pourrait vouloir dire « Absolument ! »). Malgré son délire constant et sa bougeotte qui l’avait amené depuis son enfance à visiter aussi bien la Crète, l’Égypte, le Liban que New York et la côte californienne, Slim Gaillard, tout « clown » fut-il, a quand même enregistré avec Charlie « Yardbirdarooney » Parker dans une séance célèbre (Slim’s Jam en 1945), et popularisé au moins deux tubes de son crû : Cement Mixer (une ode à la bétonnière) et Flat foot foggie.

À force de vanter les mérites langagiers et swinguants de Slim Gaillard auprès de ses amis, il était couru que l’un d’eux garderait ceux-là au fond de l’oreille. Il s’agit du photographe Jacques Bisceglia, grand complice du jeune Alain Zannini depuis son enfance. La suite, elle sera racontée dans le Journal de Nabe en direct puisqu’en 1983, Bisceglia a fait la surprise au jeune homme qui présentait les musiciens dans le club, Le Twenty-One, de lui amener directement de l’aéroport où il venait de débarquer Slim Gaillard en personne. C’était la première fois que celui-ci venait en France et Bisceglia l’a jeté directement dans les bras de Nabe ! Pendant deux ans, Nabe aura l’occasion de voir, discuter, rire et augmenter sa connivence avec le musicien. Slim sera même le seul jazzman américain qu’il présentera, pour une fois, à son père, Marcel Zannini. Nabe et Gaillard se verront surtout au Patio du Méridien, club de jazz bien connu dans les années 1970-80, et dirigé par Moustache. Des photos avec Marcel et Hélène en témoignent[1]. Slim Gaillard sera engagé dans le club pour jouer avec l’orchestre du lieu Les Slapscats, co-dirigé par deux autres amis de Nabe : Daniel Huck et Patrick Diaz. Mais, comme Nabe le remarquera, Slim s’ennuie à Paris. À la fin des années 1990, il ira se réfugier à Londres où il donnera quelques concerts encore, et surtout gagnera un nouvel auditoire et d’autres fans dont Anthony Wall, qui lui consacrera une véritable tétralogie documentaire d’une heure chaque volet, intitulé Slim Gaillard's Civilisation (1989), un film précieux où l’on retrouve Slim Gaillard jouant, parlant, riant, faisant la cuisine pour son ami Dizzy Gillespie, montrant des reliques comme son fameux dictionnaire de Vout-o-reenee, etc. Le sous-titrage en français de ce documentaire ne serait pas superflu pour la connaissance de Slim Gaillard et, plus généralement un gros travail reste à faire de documentations, d’archives et d’analyses sur tout ce qu’il a laissé comme œuvre jazzistique et littéraire, car pour Nabe, Slim Gaillard était le plus écrivain de tous les musiciens.

À noter : en 1986, Nabe publie dans Zigzags un texte sur Slim Gaillard, où il insiste sur le travail du musicien sur la nourriture.

Citations

Nabe sur Slim Gaillard

  • « Vendredi 7 octobre [1983]. — […] Vient le moment du second set. Je sens bien la salle bondée, les rires. Au milieu de ma poésie je m’évanouis presque, lorsque je vois comme dans un rêve de fumée, à cinq mètres : SLIM GAILLARD ! ! ! Je ne le crois pas. En descendant de l’estrade, je me jette dans ses bras qu’il m’ouvre comme s’il savait que je l’ai toujours adoré ; comme si nous nous retrouvions après tout ce temps où nous ne nous sommes pas connus ! C’est un géant mythologique grec, un béret blanc, une tête de Silène vert marine, la barbe de Victor Hugo, les mains de Gargantua, et les rides de Mémé !… Chemise rouge, sourire jaune, l’air australien, sorcier, mage : la prestance exacte à laquelle je m’attendais. C’est ce cher Bisceglia qui me l’a amené après de l’aéroport à ici. Quelle surprise extraordinaire. Il n’est jamais venu à Paris. La tour Eiffel connaît pas, la Concorde, la Seine, rien. Directement de Los Angeles à Marc-Édouard Nabe. Tout de suite nous sommes d’accord. Frénésie capricornienne insensée. Baragouin voutee divin. On dialogue d’amour complexe. Féérie spéciale. Je lui présente Pierre Richard dépassé par les événements qui me refélicite en promettant de revenir. Quand Griffin voit Slim, il n’en revient pas non plus et l’invite à faire le bœuf. Je vois donc Bulee Gaillard sur scène pour la première fois. Quelle aisance, quel “guitrysme”, c’est un vrai conférencier, un maître. Il se présente en précisant qu’il ne parle pas français mais qu’il pense français ! Tout le monde éclate. Il commence par jouer un “troisième morceau” tout seul : une comptine avec les mains à l’envers, les gestes très lents, la tête encore plus lente dans des penchements nègres géniaux, il finit les phrases de la main droite avec l’index de la gauche qui vient tomber. Quel swing et quelle grâce ! Il commente ses accords et possède le show comme un Dieu. Il attrape ensuite un Satin Doll que la rythmique suit, parodiant le Duke et s’interrompant pour balancer des facéties. En quatre minutes, il a changé la salle. Je dis vite au patron chanceux de tout filmer mais il ne réalise absolument pas ce qui se passe. C’est vraiment l’énervante confiture aux cochons, le caviar dans la poubelle. Rien ne lui donnera jamais l’idée d’une telle veine. Inutile de dire dans quel état je reviens chez Francis, à la fois extasié, cocufié, ébahi, exalté, désespéré, heureux, déprimé, furieux, seul, frustré, comblé, hargneux, cynique, perdu, fort, misérable et fatigué. » (Nabe’s Dream, 1991, pp. 128-129)
  • « Dimanche 9 octobre [1983]. — […] Club vide, ambiance morne. Slim est toujours là. Grande discussion émue avec lui. Il trouve que je pense vite et que je suis un bon speaker : j’impose la dynamique, je sais prendre les gens. Je lui explique tout ce que j’aime chez lui, le théâtral et le langage. Il regrette aussi de ne pas avoir connu Joyce. On parle ensuite de la nourriture et de la prochaine venue d’Hélène. Je le quitte effondré de sommeil sur une banquette, comme un bushman après la chasse. » (Nabe’s Dream, 1991, p. 134)
  • « Lundi 12 décembre [1983]. — […] Sans Hélène je vais au Méridien voir Slim Gaillard. Je le trouve avec Bisceglia : ils parlaient justement de moi ! Jamais je n’ai vu le Méridien si bondé. Les gens sont debout, prêts à la bousculade. Slim est radieux : l’espace lui plaît. Il passe de table en table en souriant avant de monter sur scène. […] Slim Gaillard ! En trois seconde il glisse la salle dans sa poche. Très lent jaguar hilare qui pose dans les flashes et jette au public des mots saignants. Il attaque par Hit that Jive Jack que le Slapscat reprend en français : ça lui fait des chœurs, c’est pas mal : il joue du piano et, sans technique ni style, swingue à mort. C’est de la musique facile et efficace. Slim Gaillard est un acteur, un grand conférencier, un personnage de théâtre qui s’exprime en jazz comme d’autres en vers. Les gens l’acclament. Il passe de Lady be good à Honeysukle Rose en traînant derrière lui ses convois d’anatoles célèbres. Il chante, lance ces index sur les êtres et les mots, penche la tête, retourne ses mains et emprunte un guitare. C’est là que la musique remonte. Slim est meilleur guitariste que pianiste, c’est même celui qui se rapproche le plus de Charlie Christian, après le Christ lui-même ! Fantastique son très fort, mise en place, décochages de noires ponctues, grandes mains floues, riffs, chorus en accord : on dirait Jean-Pierre. La radio, avec ses deux marquises, Carrière et Delmas, pique, baba, la totalité de la soirée délirante. Quand Slim dérive vers une espagnolade, Diaz et ses copains enchaînent en tcha-tcha-tcha brésilien craignos qui racole tous les cœurs. C’est le Baletti ! Même quand il fait n’importe quoi, Slim souffle son vent de folie ; il n’inspire pas les autres mais il se laisse inspirer par eux. Il faut le voir jouer de la cloche, la lâchant en l’air à l’after beat, rendant l’espace toujours cinématographique… Les instruments semblent n’être là que pour que Slim sache quoi faire de ses mains. Le sens de la silhouette avant tout : telle semble être sa devise. Il termine par un negro spiritual dervichant, dervichant même et, un peu déçu tout de même par la facilité de cette musique, je rentre à pied avenue Hoche. » (Nabe’s Dream, 1991, pp. 183-184)
  • « Jeudi 15 décembre [1983]. — […] Une dernière visite à Slim : nous retrouvons au Méridien la bande à Bonnot be-bop. Accompagnés de fillettes souples et souriantes, les déguisés s’impatientent du retard de Slim. Il y a un Noir qui ressemble à un dessin et qui insiste pour qu’Hélène danse avec lui. Elle refuse… Un photographe vient me vendre une photo (vingt francs) de Freddie Green et moi, prise il y a un mois. Remarquable document, belles positions, respiration… Enfin Slim Gaillard arrive. Sans guitare hélas ! Il se jette sur la scène et attaque un Ciment mixer formidable que l’orchestre remplaçant les Slapscats derrière suit mal. Bisceglia est forcé de leur souffler à l’oreille les riffs idoines ! Comment un Irakli assurerait-il ça ? C’est de la candeur. Sans humour, sans initiative, ces fonctionnaires sinistres regardent d’un mauvais œil ce géant souriant qui les présente en les recouvrant de compliments ironiques. Teddy Martin ne sait pas encore s’il va haïr ou adorer Slim. Après un chorus, il se décide : “Je le hais.” Slim est très en forme musicalement. Il nous balance une série de vouteries spéciales et solides. De Flat foot foggie à Hip roc heresy (Beyrouth Seria), son timing est impeccable. Sa voix grave réveillerait des hypnotisés. À la fin, alors qu’il tient dans sa main les deux d’une fille mûre pour ce soir, nous lui disons bonsoir. Ses yeux de Capricorne grave et démasqué, embués par le foutre nègre, font des bulles. » (Nabe’s Dream, 1991, p. 193)
  • « Lundi 22 avril 1985. – […] En fuyant on croise Slim Gaillard, de passage à Paris. Il me veut absolument comme présentateur de son prochain show ici, en juin ! Il me dit ça à chaque fois. Mes prestations au Twenty-One lui sont restées incrustées. Je ne sais pas si c’est mon moral à moi mais il m’a eu l’air piteux Slim ce soir : des taches partout sur sa veste et même sur la gueule ! Comme des bouts de peau noire qui sont tombés ! Tout écaillé ! Il mue : ça arrive aux nègres en vieillissant : il a le front tout rose comme les fesses d’un babouin. Je lui embrasse la main et nous rentrons… en taxi. « (Tohu-Bohu, 1993, p. 994)
  • « Lundi 14 octobre 1985. — […] Le soir, je vais voir Slim Gaillard au Méridien. Il en fout pas une ramée. Le minimum de délire : ses soixante-dix ans lui pèseraient-ils ? Peut-être se fait-il chier considérablement avec ces petits Français ? Il arrive aux trois quarts du set, sourit, danse des mains, met son béret blanc dans la lumière et joue deux morceaux au piano : Flat Foot Foogie et C. Jam Blues. Sourires. Baisers. Terminé. Il paraît que la semaine dernière, il s’est endormi sur scène en exposant l’intro de Hit That Jive Jack… » (Tohu-Bohu, 1993, p. 1292)
  • « La mort de Slim Gaillard m’attrista davantage que celle de Serge Gainsbourg sur laquelle j’avais déjà écrit » (Alain Zannini, 2002, p. 154)

Intégration littéraire

Notes et références