Représente-toi

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Représente-toi est le quatrième tract de Marc-Édouard Nabe distribué et affiché le 1er mars 2007. Il a pour thème l’élection présidentielle de 2007 qui opposait Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, pour remplacer Jacques Chirac après douze ans de présence à l’Élysée. Comme Jacques Chirac était resté mystérieux jusqu’au bout sur son intention de se représenter ou pas, Nabe a joué de vitesse pour qu’avant sa déclaration, le tract, qui enjoint le président à renouveler sa candidature, sorte dans les temps. Bien que pas du tout chiraquien, Nabe, à coups de sarcasmes, ironise sur les partisans de Sarkozy et de Royal, pour terminer en minimisant les risques de voir un Le Pen au pouvoir. Enfin, Nabe fait un éloge sardonique de Jacques Chirac tout en rappelant les réels points forts de ses septennat et quinquennat.

Le tract est évoqué dans un chapitre des Porcs (« Représente-toi », pp. 414-415).

Illustration de Yves Loffredo : Jacques Chirac, déjà prêt à être enterré, se relève et s’assoit dans son cercueil capitonné en regardant l’avenir.

Tract

Plus la date de l’élection du nouveau président de la République française approche, moins on s’amuse. Au début, c’était drôle de voir s’opposer une femme en blanc baisant des éléphants roses à coup de gaffes et un flic cocu passant au kärcher toutes les couilles molles de son parti. Maintenant cette campagne s’avère sinistre. Hystérique duel entre deux animaux politiques drogués au pouvoir qui, à force de se jeter des peaux de bananes, finissent par ressembler à des singes, en moins marrants. La ouistitie et le babouin ! Triste jungle... Jamais il n’y a eu aussi peu d’issue à une élection. « Ce sera l’un ou l’autre ! » ordonnent les médias, et si ce n’est ni l’un ni l’autre, ce sera un troisième qui de toutes façons n’a aucune chance d’être président, à moins qu’il ne prenne la place du deuxième, ou du premier si celui-ci passait deuxième, ou bien troisième, ce qui ferait alors passer le deuxième premier, ou bien troisième, ce qui n’arrivera pas... Alors qui ? On en est à se demander si quelqu’un va arriver à être élu ! Au début de l’année 2002, il y avait trop de candidats pour avoir une bonne visibilité. En 2007, il n’y en a pas assez, et depuis plusieurs mois déjà c’est le brouillard. Un brouillard que deux seconds couteaux, présentés comme des fines lames, essaient en vain de couper.
À force de choisir à chaque fois « le moins pire » selon leur goût du moment, les Français se retrouvent aujourd’hui face à deux « plus pires ». Tu parles d’une démocratie ! Elle est à l’image des « intellectuels » et des « artistes » (tous les guillemets du monde n’y suffiraient pas) qui se contentent d’un président ou d’une présidente pareils. C’est simple : il suffit d’accumuler les noms des people de l’« intelligentsia » qui ont pris officiellement position pour l’un ou pour l’autre et on comprend ce que valent les deux candidats chouchoux... Leurs programmes vous semblent flous ? Additionnez leurs quelques fans connus et la France qu’ils représentent vous apparaîtra clairement...
Philippe Torreton + Élie Semoun + Jamel Debbouze + Charles Berling + Lambert Wilson + Sylvie Testud + Pierre Arditi + Diam’s = Ségolène Royal !
André Glucksmann + Pascal Bruckner + Enrico Macias + Alain Finkielkraut + Steevie + Roger Hanin + Pascal Sevran + Johnny Hallyday + Doc Gynéco = Nicolas Sarkozy...
D’un côté, une France de faux gentils, de théâtreux, d’instituteurs, de rappeurs bien-pensants, d’hommes de lettres superficiels, de progressistes démodés, de féministes sentimentaux... De l’autre, une France de vrais méchants, de pragmatiques, de libéraux, de pro-américains et de pro-israëliens, de chanteurs mal vus et de jeunes réacs.
Entre les deux, le coeur des Français balance tellement qu’ils l’ont tous au bord des lèvres ! Bétail panélisé sans cesse par deux bateleurs de foire participative : « Demandez le programme ! » La vérité, c’est que personne à gauche n’a vraiment envie de voter Ségolène Royal, et personne à droite Nicolas Sarkozy. À tout prendre, les uns et les autres auraient préféré avoir le choix entre Lionel Jospin et Dominique de Villepin, deux hommes grands, aux cheveux blancs, avec des casseroles partout peut-être, mais crédibles grâce aux coups reçus justement, et d’une véritable « stature » de chefs d’état comme, au fond, la France les kiffe. Au lieu de ça, le pays s’est laissé déborder médiatiquement par une fausse soif de « renouveau » qui pue la mort.
Ce que l’ambiance a changé en cinq ans ! La politique française n’était pas plus intéressante (loin de là) en 2002, mais les ambitions s’appuyaient sur quelque chose d’encore un peu réel que la médiatisation ensuite se chargeait de pervertir. Là, c’est la médiatisation qui constitue directement la réalité de toutes les ambitions. Avec la complicité des télés multipliées par le satellite et d’internet tous azimuts, les prétendants à la « fonction suprême » ne sont gonflés que par la surabondance de leurs images. Le matraquage finit même par les cabosser, et ils arriveront en bien triste état au premier tour... C’est l’hypermédiatisation des candidats qui dirige les élections : elle en a choisi deux, tout à fait arbitrairement sur des critères minimum (l’une parce qu’on peut facilement la faire passer pour une femme de gauche; l’autre parce qu’il est facile de voir en lui un homme de droite), et elle les fait jouer à la présidentielle, comme des gosses jouent avec des figurines dans une cour de récré. Le starsystème a fabriqué de toutes pièces « Sarko » et « Ségo » pour lui-même, pas pour les offrir aux électeurs. De ce marasme naîtra le futur président de la République, si on peut dire... Car ce qui pend au nez de l’Hexagone, c’est plutôt un président par défaut, un président qui n’en soit pas un, un non-président.
Pour le troisième homme, on commence à croire en François Bayrou ! En effet, un centro-droitiste tel que lui remplirait à ravir le rôle du néant. On sait très bien que le « troisième homme» n’existe pas vraiment. Pour le peuple, voter pour un troisième homme, c’est reculer pour mieux se faire sauter par celui qui restera. Un troisième homme n’a qu’un seul avenir : devenir le second du premier, mais jamais il ne le remplacera.
D’autres, plus naïfs encore, sont persuadés que le joker idéal sera Jean-Marie Le Pen. Le Pen bis, mon oeil ! Un 21 avril n’en cache pas un autre... Au royaume des troisièmes hommes, Le Pen est roi, mais ça crève les yeux que cette fois, hélas, il ne sera pas au second tour. Je dis hélas parce que je ne me suis jamais plus marré au début de ce millénaire que le soir où sa gueule est apparue sur toutes les télés éberluées à la place de celle de Jospin. C’était l’assurance de quinze jours de panique : les bobos en masse au garde-à-vous de l’antifascisme fantasmatique se chiaient dessus par bonne et mauvaise conscience, alors qu’un peu de jugeote leur aurait permis de comprendre qu’il n’y avait aucun risque que Le Pen soit élu président. La connerie des Français est sans limites, mais leur trouille en a. On aura été au moins deux, ce dimanche-là, à trouver que le 21 avril était une date magnifique, et pour les mêmes raisons : moi et Danielle Mitterrand. Quand elle est arrivée dans le bureau de Jospin pour lancer, extasiée, à l’homme aux bretelles en berne, un « Oh, le beau jour ! » proprement beckettien, elle acheva de culpabiliser le candidat loser d’avoir semé depuis si longtemps une politique pas du tout de gauche et d’en récolter la punition méritée. Je crois même que c’est ça qui a dû faire jeter l’éponge d’une façon si brutale au protestant vexé : le coup de grâce mitterrandien de la veuve réjouie...
Pas plus qu’en 2002, Le Pen n’est dangereux, et cette année, il ne passera pas davantage que le prétendu fascisme qu’il est censé représenter. De moins en moins, d’ailleurs, et c’est ça qui le perdra. Plus il est dédiabolisé, plus il perd des points. Les franchouillards l’aiment en Belzébuth grimaçant, pas en papy sympa. Les médias ont enfin compris, après 30 ans, que pour réduire son score, il fallait l’inviter comme les autres à débattre normalement dans les émissions, le laisser s’enliser dans sa palabre. Il n’en est que plus inoffensif et donc moins bon, forcément. On est loin des années 80, où, bandeau de pirate collé à l’oeil (droit ou gauche, ça dépendait), Jean-Marie Barbeblonde vociférait en sueur sur les rares plateaux qu’il parvenait à prendre à l’abordage : là il foutait vraiment les jetons à toute une population de « démocrates » terrorisés... À l’époque, ça aurait pu être « sulfureux » de s’enrôler dans le FN comme Drieu La Rochelle entrait au PPF dans les années trente, mais aujourd’hui, c’est trop tard. C’est même se donner une sorte de vernis de radicalité par rapport à la pourriture généralisée que de devenir lepéniste. Il n’y a pas tant de différence que ça entre les ex-gauchistes qui se rallient à Sarkozy et ceux qui se rallient à Le Pen : les risques sont assez faibles puisque les deux politiques sont cousines et majoritaires.
Finalement, ce sont surtout quelques Arabes masochistes et des Noirs désespérés qui croient encore que voter Le Pen pourrait foutre la merde dans ce sale pays de lepénistes ! Qu’ils le fassent si ça les soulage, mais ça ne servira à rien. Pour un immigré, voter Le Pen, c’est voter Blanc... Il n’est même pas sûr que lui-même ait envie d’obtenir les 500 signatures qui l’obligeraient à remonter sur le ring pour un dernier combat. Un petit tour d’honneur médiatique avant sa retraite lui suffit... Ça ne m’étonnerait pas qu’en secret, et pendant que sa fille garde ses moutons, Le Pen prie sainte Jeanne d’Arc de ne pas entendre trop de voix !
Il faut s’y résoudre, chers « fachos », votre Le Pen, n’est pas le vote contestataire assuré, il n’est même plus l’empêcheur de tourner en rond des « grands » candidats. Il tourne désormais en rond lui-même, et lui comme eux s’en portent mieux. Non, le briscard bleu-blanc-breton n’a aucune chance de perturber le système, ni de remettre en question cette élection qui semble pliée en deux.
– Alors pour qui voter ?
Pour personne, bien sûr. Ma candidate, c’est l’abstention. Abstention présidente ! Il faut croire que ça reste ce qu’il y a de plus subversif puisque c’est toujours si unanimement critiqué. L’injonction générale d’aller absolument voter ne vous met aucune puce à aucune de vos deux oreilles candidates à la surdité ? Nous autres abstentionnistes savons que tant que les votes nuls ne seront pas comptabilisés, il ne se passera rien dans ce pays. En attendant que les votes blancs soient pris en compte, il faut s’abstenir. Le jour où des millions de gens pourront exprimer concrètement leur refus de choisir entre des candidats qu’ils estiment aussi mauvais les uns que les autres, on pourra espérer un peu de neuf. En 2002, si au lieu de voter par élimination pour le candidat qui n’était pas Jean-Marie Le Pen, 82 % des Français s’étaient abstenus de foutre un bulletin dans une urne, il aurait fallu refaire le premier tour, et ainsi de suite jusqu’à ce que le « bon numéro » sorte. Le zéro de préférence !
Je sais bien que ce n’est pas réaliste, mais je ne vois qu’une solution qui équivaudrait à ne voter pour aucun des candidats qui se présentent : c’est de voter pour quelqu’un qui ne se présente pas... Vous ne devinez pas ? Mais c’est La lettre volée d’Edgar Poe, ma parole ! Tellement en évidence qu’on ne le voit pas... Oui ! Le déjà président ! C’est lui, le troisième homme, c’est Jacques Chirac.
S’il se représentait, c’est le seul dont la candidature serait vraiment dévastatrice. Autre chose que Le Pen ou Bayrou face aux deux autres nases. Chirac seul pourrait casser l’alternative. Son annonce provoquerait une consternation générale. Toute la machine aussitôt déréglée. Sarkozy le traite de racaille ! Ségolène fustige la chiraquitude... C’est la panique : un martien débarque. On ne l’avait pas prévu et c’est lui bien sûr qui rafle la mise. Car les Français l’aiment leur Chirac, autant qu’ils aimaient Mitterrand. Depuis Louis XVI, ils ne se séparent pas facilement de leurs monarques... En bloc, ils se réjouiront enfin que quelqu’un les sorte par le haut de ce dilemme dans lequel on les a enfermés depuis de longs mois... Plutôt un grand connard qu’une connasse et un petit con.
En se représentant, Chirac claque le beignet des deux d’un coup. Toute la campagne à recommencer au dernier moment. En quelques jours, Chirac reprend la main, il est le vieux qu’ils avaient tous voulu euthanasier et qui relève la tête... Il récupère en cinq minutes la plupart des sarkozystes et tous les bayroutistes, plus une bonne partie des lepénistes honteux, et même les socialistes qui ne peuvent pas encaisser Royal (il n’y a que ça !)... Deuxième tour : Sarkozy / Chirac. Réélu à la majorité ! Quel bordel ! La France ne demande que ça. Elle oubliera immédiatement les essais nucléaires du début, la dissolution de l’assemblée, le référendum sur l’Europe, le CPE, les frais de bouches et les détournements de fonds, la fracture sociale, le bruit, les odeurs ! Pschitt ! Tout est pardonné ! Ça ne compte plus dans la balance. Peccadilles à côté de ce que les deux autres pourraient faire... Au moins avec Chirac III, la France est sûre d’exploser : des émeutes, il y en aurait tous les jours, et pas qu’en banlieue, dans les quartiers huppés. Et réprimées par sa garde personnelle. Je vois ça d’ici... Des Sumos poursuivant des Arabes Faubourg Saint-Honoré !
Plus un président de la république est vieux, plus il laisse libre court à ses fantasmes et autres marottes. Le Sagittaire déconneur les multipliera selon sa fantaisie. Invitations à tire-larigot de chefs d’état africains, fêtes de la bière permanentes, réouverture des maisons closes... Redécoration de Paris à la mode primitive, avec totems et tam-tams partout ! Potiches Ding à tous les carrefours... Cérémonies Taïnos le 14 juillet ! Le Chinois en deuxième langue obligatoire dans toutes les écoles. Taxe Tobin pour tout achat (même une baguette de pain) ! Carnaval Maya mensuel ! Sa fille adoptive Ahn-Dao Traxel nommée ministre des transports amoureux ! Création d’une république libanaise en Corrèze ! Mausolée de Saddam Hussein à Bormes-les-Mimosas ! Légion d’Honneur à Ahmadinedjad ! Rupture des relations diplomatiques avec les USA et Israël !... Tout est possible.
On va bientôt s’apercevoir que Chirac, en douze ans, a déjà bien commencé à foutre le bordel. Il n’a fait que des trucs qui ne se font pas et qui ne se referont peut-être jamais... Accueillir Arafat en France pour qu’il y meure et lui rendre les honneurs militaires ! Refuser la guerre en Irak ! Approuver que l’Iran ait la bombe atomique ! Créer une charte de l’environnement ! Renvoyer dans la gueule de la France son vichysme soi-disant passager... Soyez certains que Sarkozy et Royal vous préparent une France pire que celle que vous avez subie. Voilà pourquoi moi qui ne vote pas, et que le sort de ce pays indiffère, je dis à Chirac : « Vas-y ! Fais-le ! Juste pour le fun... Représente-toi ! »

Marc-Édouard Nabe, 1er Mars 2007.