Lucette

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Couverture de Lucette, 1995

Lucette est un roman de Marc-Édouard Nabe, publié par Gallimard, en collection Blanche, en février 1995.

Résumé

Le livre raconte la rencontre entre Lucette Destouches, veuve de l'écrivain Louis-Ferdinand Céline, et Jean-François Stévenin, acteur et réalisateur français, admirateur de Céline qui veut adapter Nord au cinéma. Une histoire d’amitié naît entre les deux personnages. On découvre la vie de Lucette, ses souvenirs sur Céline bien sûr et plusieurs scènes avec son entourage (Marcel Mouloudji, François Gibault, Serge Perrault) ainsi que ses rencontres avec des amis de Stévenin : Johnny Hallyday, Roger Knobelspiess...[1]. La particularité de ce roman vrai est que Marc-Édouard Nabe y est totalement absent.

Nabe et Lucette

Pour l’occasion, Lucette Destouches rédige le quatrième de couverture, un des rares textes écrits et signés de sa main :

« Moi, je n’existe pas, et je n’aime pas qu’on me demande de parler de Céline. Je ne comprends toujours pas comment Marc-Édouard a réussi à écrire ce livre. Tout est vrai comme dans un roman. C’est entre la vie et le rêve. Ça me rappelle son portrait de Billie Holiday où on ne voyait pas la femme, on voyait l'âme. Si tous les écrivains sont dangereux, Nabe ne l’est pas plus qu'un autre. Il danse sur les sentiments. C'est ça, son style. Tout a été dit. Maintenant, la parole est à l’écriture. »

Incipit

Pénétrer le saint des saints. C’était son rêve depuis si longtemps, et maintenant c’était y être qui était comme un rêve.
Au milieu d’une grande pièce parfumée, une dame était allongée sur un divan. Il se présenta...
— Jean-François Stévenin...
— Vous aimez le poulet ?
Elle lui lança ça d’une voix de petite fille qui grimpe aux arbres. Stévenin comprit aussitôt qu’elle n’était pas la Madame Céline qu’il craignait de rencontrer, mais une femme qui s’appelait Lucette, reine d’un drôle d’Orient.
— Il préfère peut-être du tarama..., dit François.
François était l’avocat de Lucette. S’il y avait un gardien du temps, c’était lui : depuis trente ans, il chassait les importuns et ouvrait la porte aux autres avec une figure fermée.
On avait beau lui dire de ne pas rester debout, Stévenin refusait de s’asseoir. Sa tête de chauve avait l’air posée comme un vase dans ce “salon” mi-cubain, mi-hindou. C’était surchargé. Des peluches et des coussins partout. Un vrai bazar bariolé. Avec des volutes d’encens et des effluves de lavande qui s’arabesquaient dans l’atmosphère. Deux gros bancs de bois brun formaient une immense table basse : dessus, des paniers de couverts, des plantes qui cachaient des bouts de visages et des saladiers pleins de victuailles s’affrontaient amoureusement comme sur un champ de bataille gai. Une lampe suspendue balançait sa lumière douce au-dessus de ce désordre.
Stévenin fut entraîné presque de force sur un des canapés par Serge, le danseur de confiance de Lucette. C’est à cet instant que la reine bondit.
— Le feuilleté !
Ouf, se dit secrètement Stévenin : elle bouge ! Tourneboulé par la rencontre, il avait cru que Lucette était devenue une vieille danseuse handicapée, clouée sur une chaise longue.
Lucette revint de la cuisine, le feuilleté — une de ses nombreuses inventions — à bout de bras, comme un enfant fumant. Stévenin n’osait pas la regarder en face. C’était comme un soleil. Il avait déjà remarqué plein de trucs qui lui plaisaient déjà, des sourires d’yeux, des penchements de front, des gestes de doigts, des profils troublants, mais il ne voulait pas avoir l’air d’observer la danseuse. Serge lui sourit.
— Ça va ?
— Impeccable.
Il émanait de cet ex-danseur un charme argenté. Stévenin sympathisa physiquement avec lui. Ils commencèrent à se donner quelques petites bourrades, tout en connivence de sportifs.
Il avait quand même fallu que son fils Robinson le foute dans l’avion. À neuf ans, le gosse avait eu la force de le pousser à quitter le Portugal où il tournait : « Papa, la femme de Céline, depuis le temps que tu nous en parles ! À Maman, à Sagamore, à Salomé ! Ne me fais pas le coup du père qui veut rester avec son fils ou de l’avion qui part trop tôt !... »
Il y a des lapins qui ne se posent pas.
Au matin, le zinc transperça le ciel de Lisbonne, lâchant le même traînée de fumée que celle de la moto de « Stèv » montant le soir même la côte de Meudon.
Il était là, devant le pot de rillettes, dans ce brouhaha inouï. Combien ils étaient là-dedans ? Dix, trente, cent ? Ça jacassait sec. De sa cage — touit ! —, le perroquet Toto interrompait — touit ! — de temps en — touit ! — temps tous les humains, et même les chiens.
— Ouah ! Ouah !
— Roxane, silence !
— C’est quelque chose cette bête...
— Ouah !
— Viens ici !
— Ah, voilà Fun.
— Fais entrer Bonhomme, Serge mon tout petit...
— Grrr ?...
Stévenin aussi avait une chienne, Caramel, un labrador qui vivait avec lui sur sa péniche. Il en parla un peu : c’est ça qui mit la petite lumière dans l’œil de Lucette. Elle s’en foutait pas mal que l’acteur-cinéaste lui parle de son grand mari. Caramel importait plus, pour la première raison qu’elle était vivante.
Chaque fois que Serge se levait, c’était pour danger. Danser pour aller chercher du pain, danser pour aller donner une noix à Toto. Danser pour entraîner Stévenin dans la cuisine.
— Tu vois cette cuisine, ce n’était pas la cuisine. C’était la chambre de Louis. Il est mort là. Y avait son livre ici. Je l’ai vu le 1er juillet 61, sa tête était à l’emplacement du Moulinex, je la lui ai redressée un peu...
— Qui veut de la glace ?
François sortait ses sorbets colorés. On aurait dit un peintre manipulant ses pots de rose framboise, vert pistache, violet myrtille.
Stévenin n’aimait pas les desserts. Il n’aimait pas les choses qui terminent les choses.
— Et pourquoi Nord ? demanda Lucette.
Stévenin rougit un bon coup et bafouilla des machins. Il dit que pour lui Nord c’était, sinon déjà un film, un scénario où tout ce qui pourrait se filmer était déjà écrit par Céline lui-même. Il suffisait de le suivre. Il avait écrit le script d’un grand film à faire ! C’était le seul. Ni Voyage, ni Mort à crédit n’étaient aussi stylisés le cinéma.
— C’est vrai, dit Serge. Y a pas un type qui aime Céline et qui cite Nord. Nord d’abord.
Nord n’a pas été lu, rajouta Lucette en se remettant du rouge à lèvres. On le comprend pas bien. Il est par petits-à-coups... Vous êtes sûr que vous ne voulez plus de rillettes ?
Roxane aboya.
Stévenin s’en fut fumer une cigarette dans le jardin. La nuit s’était parfumée à l’été indien. L’acteur fit le tour du château bleu. Il réalisait là un tout petit peu mieux. Les étoiles le pinçaient : c’était vrai : il venait de rencontrer Lucette Destouches née Almansor, la femme de Louis-Ferdinand Céline.
La fumée de sa cigarette en tremblait encore un peu. Stévenin admira Paris au loin qui ressemblait à une autre ville vue d’une autre planète.
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
« Stèv » sursauta. Comme si le Fantôme même de Céline venait de lui parler. C’était Serge qui le cherchait. Il avait eu peur que le comédien ne se cassât sans rien dire. C’est vrai qu’il avait de la fuite dans les idées. Serge le prit par l’épaule.
— T’es prêt pour Nord. Si tu le fais pas maintenant, ça va tomber comme un fruit qu’on a laissé trop mûrir. T’as juste l’âge et l’énergie. T’es dedans.
Dedans ! Tellement dedans qu’il n’attendait qu’une chose : en sortir ! Mais maintenant tout allait changer. Maintenant, Lucette existait : son fantasme avait donné naissance à une réalité. Oui, il savait bien que ce soir, c’était bien autre chose que la courtoise visite d’un cinéaste venu demander à la veuve d’un écrivain l’autorisation de « porter à l’écran » une œuvre de son mari.
Ils rentrèrent en s’entreboxant doucement. Stévenin caressa Roxane et Fun s’étala sur Lucette. Toto siffla une dernière fois, François rangeait les assiettes, l’acteur vit une carcasse de poulet disloqué lui passer sous le nez.
En ce temps-là, ça existait encore les coups de foudre...
Bien entendu, il avait toujours su qu’il ne risquait pas d’être déçu par sa première visite à Meudon, mais comment aurait-il pu imaginer qu’il sortirait, ce mercredi-là, de la maison de Céline... amoureux ?
Lucette, peut-être, qui, en penchant sa grande tête pleine de lumières, lui dit : « Qu’est-ce que vous faites dimanche ? »

[...]

Publication

Si Lucette est le seul roman de Marc-Édouard Nabe publié par Gallimard dans sa « collection Blanche », l’éditeur, qui pourtant l’avait signé dans cette collection, a essayé de le détourner de la « Blanche ». C’est après une bataille de six mois où le texte a été programmé dans une collection de témoignages, que Lucette a finalement été traité pour ce qu’il est : un roman. Il a d’ailleurs fallu l’intervention du journaliste Jean-Claude Lamy, qui révéla dans Le Figaro l’attitude de Gallimard pour que la maison d’édition cesse ses atermoiements. L’auteur ensuite s’en est expliqué : « Dans Lucette, tout est strictement exact, mais comme il y a une scène qui est inventée [celle du cocktail chez Gibault avec tous les pseudo-céliniens réunis là qui se chamaillent], j’appelle le tout roman ». Le bandeau rouge « Madame Céline » entourant la première édition de l’ouvrage a été retiré lors de la mise en place en librairie sur l’ordre de l’éditeur lui-même.

En 2012, à l’occasion du centenaire de Lucette Almansor, Gallimard, sous l’impulsion de Bertrand Lacarelle, demande à Nabe la « permission » (étant donné que les droits désormais lui appartenaient) de republier Lucette dans la collection Folio. Ce sera le premier livre de Nabe en Folio. À cette occasion, Nabe illustre la couverture d’une aquarelle inédite.

Accueil critique

Avis positifs

François Nourissier, de l'Académie Goncourt, accueille favorablement le livre et écrit dans Le Figaro Magazine : « il y a plus de talent, de jus, de brio – et de tendresse – dans ce drôle de bouquin que dans vingt livres bien peignés, bien tricotés, mais où l’on n’entend pas battre le vieux cœur d’une héroïne involontaire »[2].

Dans Madame Figaro, Yves Salgues évoque des « situations cocasses, céliniennes, que Nabe conte avec une volupté caustique, inventant des mots et des verbes à l'image de son dieu de plume »[3].

Gilles Brochard, dans La Voix de France, salue un « roman frénétique, émouvant et drôle »[4]. Le 29 avril 1995, le quotidien québécois Le Devoir publie une longue critique de Lucette, « portrait fascinant de Lucette Almansor »[5].

Contempteur du journal intime de Nabe, Renaud Matignon publie dans Le Figaro une longue critique positive du roman, avouant d’abord sa « méfiance » avant d’évoquer « la bonne surprise que réserve la lecture de Lucette » et vanter le talent du Nabe romancier : « Au lieu de regarder son talent, posé à côté de lui et de s’en extasier jusqu’à l’ébahissement, Marc-Edouard Nabe l’empoigne, et s’en sert. Et ça passe. Lorsqu’à la fin du livre, Lucette va frapper, dans l’île Saint-Louis, à la porte de la maison natale vide, elle existe pour nous comme si nous avions vécu avec elle. On lève les yeux : autour, tout est faux comme le réel. »[6]

Avis négatifs

Arnaud Viviant, dans Libération, critique sévèrement le roman dans un long article, estimant qu'il « relève plus du journalisme broché que du roman à proprement parler »[7].

Bertrand Leclair, dans Le Nouvel Économiste, compare l'écrivain, « piètre romancier », à un coucou qui « squatte chez Céline » : « Sombrant dans un lyrisme empesé, il a totalement affadi son style, et l'idée qu'un ignare pourrait se faire de Céline »[8].

Dans Le Quotidien de Paris, Pierre Chalmin souligne les attaques dont sont victimes certains « céliniens » et estime que Nabe n'a rien écrit depuis Au régal des vermines : « Lucette est du très mauvais Nabe, du Nabe émasculé qui court après l’hommage d’une midinette frigide qui n’en vaut décidément pas la peine »[9].

Avis « céliniens »

Le roman, critique envers certains spécialistes de l'œuvre de Louis-Ferdinand Céline, a été très mal accueilli par ces mêmes « céliniens ». Ainsi, Éric Mazet (portraituré dans le livre sous le nom de Hubert des Moulineaux), dans Le Bulletin célinien, s'en prend violemment à l'écrivain : Lucette est « son moins bon livre », « M.-E. Nabe ne parle bien que de lui-même », « Nabe se trahit, fait le malin, et rate la cible », « Céline taillait ses mots dans la chair de la vie, Nabe en est encore à jouer avec les mots »[10].

En juin 1995, L'Événement du jeudi organise autour de Lucette un entretien croisé entre deux biographes de Céline : François Gibault et Philippe Alméras[11]. Ce dernier souligne le « sérieux décalage » entre le Céline du roman et le Céline qu'il a étudié en tant qu'historien, insistant sur le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Gibault précise que « Lucette est une vision poétique de Céline » et non une biographie.

Un an et demi après sa sortie, Télé 7 jours affirme, à tort, que Jean-François Stévenin est l'auteur d'un « très beau livre, “Lucette”, chez Gallimard, passé trop inaperçu. À lire d'urgence ! »[12].

Éditions

  • Marc-Édouard Nabe, Lucette, Gallimard, coll. Blanche, 1995, 347 p. ISBN : 2070739341<ref>
    • rééd., coll. Folio, 2012, 432 p. ISBN : 9782070448821

Les droits du Lucette ont été entièrement récupérés en 2008 par Marc-Édouard Nabe, qui peut anti-rééditer l’ouvrage.

Couverture de la réédition Folio de Lucette, 2012

Lien externe

  • Lucette sur le site des Éditions Gallimard.

Notes et références

  1. Frédéric Taddeï, « Johnny et la veuve Céline », Le Nouveau Magazine, janvier 1995
  2. François Nourissier, « Le “château bleu” », Le Figaro Magazine, 11 mars 1995, p. 102.
  3. Yves Salgues, « Lucette, de Marc-Édouard Nabe », Le Figaro Magazine, 1er avril 1995.
  4. Gilles Brochard, « Guignol's Nabe », La Voix de France, mai 1995, p. 46.
  5. Robert Lévesque, « Au 25 ter de la route des Gardes », Le Devoir, 29 avril 1995.
  6. Renaud Matignon, « Féerie pour un autre Céline », Le Figaro, 2 mars 1995.
  7. Arnaud Viviant, « La Féerie c'est pour une autre fois », Libération, 23 février 1995.
  8. Bertrand Leclair, « Nabe délave Céline », Le Nouvel économiste, 10 mars 1995.
  9. Pierre Chalmin, « Nabe perd le Nord », Le Quotidien de Paris, 14 mars 1995.
  10. Éric Mazet, « Un roman confusionniste », Le Bulletin célinien, avril 1995.
  11. Paul-François Paoli, « Céline, celui par qui le scandale persiste... », L'Événement du jeudi, 8 mai 1995, pp. 76-78.
  12. Christine Descateaux, « Le clan des Stévenin », Télé 7 Jours, 12 mai 1996, p. 31.