L’Âge du Christ

Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Couverture de L’Âge du Christ, 1992

L’Âge du Christ est un essai de Marc-Édouard Nabe, publié par les éditions du Rocher, en octobre 1992.

Résumé

L’Âge du Christ est le couronnement des réflexions religieuses de Nabe sur plusieurs années qui l’ont fait aboutir à aller à Jérusalem pour faire sa première communion le jour de ses trente-trois ans. Sorte de somme brève mais intense (133 pages), dictée puis réécrite en 1992, L’Âge du Christ se présente comme un seul long chapitre qui coule du début, où l’auteur prend conscience de son orientation catholique, jusqu’à la fin, où on assiste à la scène vécue de la cérémonie qui complète son baptême à Marseille en 1959. Entre les deux, Nabe revient sur son travail effectué du côté de Dieu, appuyé en cela par les figures de Léon Bloy, Louis Massignon, Paul Claudel, Jacques Maritain, Simone Weil, Léon Tolstoï, mais aussi Gandhi, Thérèse de Lisieux et Carl Dreyer. Entraîné par l’auteur dans quelques nouvelles brèches théologiques, le lecteur découvrira un catholicisme nabien bien peu orthodoxe, mais observant. La lecture de ce livre sera davantage de l’ordre d’une expérience mystique que de celui du partage d’une confession. Outre le récit de la crucifixion de Jésus qui amène à la conclusion de L’Âge du Christ, on remarquera, au milieu du livre, un chapelet intégral retranscrit au moment où Nabe creuse la question de Marie.

À noter : ce petit livre a servi de bréviaire à bien des postulants à la conversion au catholicisme, en particulier dans les milieux protestants. La langue y est encore différente de celle des autres livres pourtant écrits en même temps (1992) : Visage de Turc en pleurs et Petits Riens sur presque tout.

La couverture reproduit un des innombrables portraits du Christ par Nabe, celui-ci particulièrement byzantin avec ses cheveux bleus, sa couronne et ses larmes d’or.

Incipit

J’ai trente-trois ans. Tous les hommes meurent à trente-trois ans, tous les hommes de trente-trois ans ressuscitent. D’abord la mort. Qu’est-ce qui est mort en moi ? Tant de choses... Il faut bien accepter que les choses meurent en vous à votre place, sinon c’est le colt sur la tempe. La multiplication des petits suicides, ça me connaît. J’en aurai tué des Moi haïssables, et même des Moi adorables ! À cet âge, je n’ai plus que trois obsessions : l’art, l’amour et la religion, dans le désordre. Il y a toujours quelque chose de vrai dans ce qu’on me reproche. Ça ne m’aide pas à mieux me connaître, ça m’aide à ne plus avoir envie de me connaître. Je gâche ce que je veux, je me suicide quand je veux, à chaque livre je me suicide. Il est trop tôt pour réfléchir. J’ai envie de foncer. Michel-Ange, en sculptant, disait : « Je hais ce marbre qui me sépare de ma statue. » D’après ce que je crois comprendre, si j’étais moins exalté, méprisant, malin, fanfaron, religieux, froid, excessif, organisé, injuste, ma littérature serait acceptable. Ça me dégoûte, les gens qui se recherchent eux-mêmes. Il n’y a rien à trouver au bout de soi-même. J’aimerais bien m’intéresser à moi, mais je me tombe des mains. Souvent, je m’imagine sous la forme d’un instrument de musique : un saxophone, ou un trombone. Quand je mourrai, on me mettra dans ma boîte, dans mon étui. Au départ, on nous offre une mélodie, il faut l’harmoniser. Ça sonne ou ça ne sonne pas. Autour de moi, je ne rencontre que des êtres en chantier ou en ruine. Je ne vois pas l’intérêt de passer ma vie à me demander pourquoi c’est moi qui la vis. Je ne suis pas le premier homme à avoir trente-trois ans, mais j’ai le droit d’être effaré de constater que la plupart des trentenaires passent de trente-deux à trente-trois sans se poser de questions. Ils franchissent le cap à la légère. Ils ne ressentent pas combien ce chiffre fatidique, à la fois christique (33) et diabolique (2 x 33 = 66), desquame l’homme de sa jeunesse comme un serpent se débarrasse de sa vieille peau.
C’est tellement démodé de croire en soi ! Il n’y a plus que les sceptiques pour verser encore dans cette faiblesse. Ils ont l’air touchant avec leurs doutes mais au fond, ils ne pensent qu’à eux-mêmes. Dans son Dîwân, Sanâ’i est formel : Si la connaissance ne t’enlève pas à toi-même, mieux vaut l’ignorance qu’une telle connaissance. Hallâj sur le gibet disait encore à un de des disciples : « Ton moi, si tu ne l’asservis pas, il t’asserviras. » Découpé en morceaux en 922 à Bagdad pour avoir atteint le point de non-retour du non Moi, Hallâj soutenait qu’il n’était plus lui-même. Se vider comme un lapin de sa personnalité et laisser place à Dieu au point qu’Il se trouve chez Lui chez soi. « Faites comme chez Vous ! » semble dire Hallâj à Allah. Quelle hospitalité ! Il pouvait oser dire alors, sans mentir : « Je suis la Vérité. » Une telle phrase mérité la mort parce que justement, la Vérité c’est la mort (Céline).
Mort au Moi ! Je suis le contraire de quelqu’un de léger, d’oublieux, de fuyard, d’inattentif. À force de contempler le visible dans ses moindres détails, je suis passé à travers. Je me suis projeté dans l’invisible, je suis passé à travers. Je me suis projeté dans l’invisible, laissant mon vieux Moi de l’autre côté de la glace. Ma mémoire est intacte, pas question de me noyer dans le Léthé. Le fleuve de l’oubli, moi je marche dessus. Je n’ai pas n’importe quel autre, il est même quelqu’un. Je, c’est Quelqu’un. C’est clair ? A quatre-vingts ans, Paul Claudel s’exaltait : J’ai besoin de quelque chose que je n’aie pas fait moi-même ! J’ai besoin de quelque chose hors de moi comme le soleil, à la mesure de cet œil nouveau en moi qu’est devenu mon cœur !

[...]

Accueil critique

Avis positifs

Dans le Nouvel Observateur, Jean-Louis Ezine salue ce « pèlerinage à Jérusalem avec communion solennelle, apparitions mariales et messes chics au milieu de mamies envisonnées »[1].

Dans Le Figaro magazine, Christian Giudicelli dit l'écrivain qu'il « a le verbe haut, l'adjectif cinglant »[2].

Dans la Tribune de Genève, Jean-Louis Kuffer évoque un « récit d'une conversion au catholicisme dont les aspects théâtraux et littéraires n'excluent ni la profondeur de l'élan ni la vérité de l'expérience, dans un méli-mélo baroque où se greffent incessamment toc et sublime »[3].

Avis négatifs

Gérard-Julien Salvy, dans Le Figaro littéraire, compare le livre à un « catéchisme rap à lire dans le noir au cinéma »[4].

Échos

  • En novembre 2002, dans Le Figaro littéraire, Sébastien Lapaque publie un article sur la relation entre les écrivains français et le christianisme dans lequel il évoque L'Âge du Christ : « C'est souvent chez les provocateurs, dont les violences effraient les imbéciles, qu'il faut chercher du sens. Depuis L'Âge du Christ, le livre dans lequel il mettait en scène sa conversion de manière plus profonde qu'on ne l'a dit, Marc-Edouard Nabe n'a eu de cesse de titiller ses contemporains du côté de l'âme[5]. »
  • En mars 2007, dans un dossier consacré aux liens entre religion et littérature, Le Figaro Littéraire mentionne un court passage du livre : Marc-Édouard Nabe, Doppelgänger maudit vers lequel Dantec ne laisse pas de tourner son regard, en connaît le prix. On se souvient de la stupeur des agents de la circulation idéologique au moment de la publication de L'Âge du Christ, le livre dans lequel raconte sa première communion à Jérusalem, l'année de ses trente-trois ans. “L'hostie, mon héroïne, mon crack, mon LSD...” Il y a eu des méfiants pour l'accuser d'acheter des actions pontificales à la baisse en attendant de les revendre à la hausse ; d'autres pour le traiter de nazifacho[6]. »
  • En novembre 2014, dans sa chronique du Point, Patrick Besson parle de ce qui est « sans doute son plus beau livre » avant d'en citer un extrait : « Marc-Edouard n'y consacre que quelques pages dans “L'Âge du Christ”, sans doute son plus beau livre (Le Rocher, 1992) : “Les Palestiniens sont des Arabes comme les autres. Ils se cachent derrière la fumée que font leurs brochettes. Ils font semblant d'être occupés pour que les soldats ne s'en occupent pas. Ils n'ont pas plus l'air terroristes qu'à Barbès”[7]. »

Prix littéraire

Le 19 novembre 1992, le Prix du Roman Bien est remis à L'Âge du Christ. Le jury, composé de journalistes littéraires (dont Frédéric Beigbeder, Marc Lambron, Éric Neuhoff, Frédéric Taddeï), l'a choisi, à sept voix contre trois. Lors de la remise du prix, Marc-Édouard Nabe l'a refusé : « C’est avec un immense plaisir que je refuse le Prix du Roman Bien », laissant la récompense (une caisse de whisky Bushmills dix ans d'âge) aux membres du jury[8].

Deux ans après, le Prix du roman bien se transforme en prix de Flore, toujours dirigé par Beigbeder.

Liens avec l'œuvre

Les pages du journal intime de l'écrivain rédigées lors de son voyage en Israël en 1991, racontant notamment sa première communion à Jérusalem, ont été publiées en décembre 2017 dans son magazine Patience.

Édition

Les droits de L’Âge du Christ ont été entièrement récupérés en 2008 par Marc-Édouard Nabe, qui peut anti-rééditer l’ouvrage. En attendant, le livre est disponible sur la plateforme de vente de l’auteur, faisant partie du stock de huit tonnes de retour récupéré par voie judiciaire par l’auteur en 2008.

Lien externe

Notes et références

  1. Jean-Louis Ezine, « Portrait d'un artiste en Ubu turc - Le cas Nabe », Le Nouvel Observateur, 15 octobre 1992.
  2. Christian Giudicelli, « Marc-Edouard Nabe : burlesque ou pathétique ? », Le Figaro magazine, 17 octobre 1992
  3. Jean-Louis Kuffer, « Marc-Edouard Nabe zigzague entre le pire et le meilleur », La Tribune de Genève, 19 janvier 1993
  4. Gérard-Julien Salvy, « Marc-Edouard Nabe Tartarin d'Istanbul », Le Figaro littéraire, 5 octobre 1992
  5. Sébastien Lapaque, « Ces écrivains français en quête de croix », Le Figaro Littéraire, 14 novembre 2002, p.6.
  6. Sébastien Lapaque, « De drôles de paroissiens », Le Figaro Littéraire, 1er mars 2007, pp. 4-5.
  7. Patrick Besson, « La magie d'Alexandra », Le Point, 13 novembre 2014, p. 15.
  8. « Communiqué : Marc-Édouard Nabe refuse le Prix du Roman Bien 1992 », Actuel, 14 décembre 1992.