Visage de Turc en pleurs

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Couverture de Visage de Turc en pleurs, 1992

Visage de Turc en pleurs est un récit de Marc-Édouard Nabe, publié par Gallimard, dans la collection L'Infini, en septembre 1992. Il est illustré de dessins à l’encre et de lettrines en début de certains chapitres réalisées par l’auteur.

Résumé

Récit romancé du voyage réalisé par Marc-Édouard Nabe en Turquie, en octobre 1988.[1]. L’écrivain y raconte un retour aux sources sur les traces de sa famille paternelle. D’un vieil oncle converti à l’Islam à une danseuse du ventre au nombril affolant, en passant par un couple de travestis chantant Mozart sur un bateau sillonnant le Bosphore, beaucoup de personnages imaginaires ou pas, l’accompagnent dans des scènes également imaginaires ou non. On assistera également à une messe à Galata, à l’exploration de la basilique Sainte-Sophie, la visite du cimetière Eyoub et à celle d’une vieille peintre élève d’André Lhote. Toutes ces pages sont servies par un langage que son éditeur Philippe Sollers a rapproché de celui de Jean Genet et de Paul Morand. C’est d’ailleurs Sollers qui signera la quatrième de couverture (sa seconde quatrième après L’Âme de Billie Holiday, en 1986) :

 « C’est un voyage. C’est une hallucination. Ce sont des racines retrouvées et aussitôt dissoutes. Ce sont des mosquées à la place d’usines, et des danses au lieu de minarets. Bref, c’est Constantinople, Istanbul, le Bosphore, ou plutôt l’invraisemblable capitale de l’arabesque. Bonne occasion pour Nabe d’écrire, à la derviche, ce qui existe de musique sous les apparences.
Eh oui, le langage tourne ! Il est fait pour ça.
Philippe Sollers »

Incipit

Dessin à l’encre ouvrant le deuxième chapitre du livre
Lettrine ouvrant le dixième chapitre du livre

J’ai pris l’avion avec un certain trac. Les matins sentent la guillotine. Quelque chose me condamne à me lever tôt. Ça se bouscule au tourbillon. Puis un grand calme en montant dans l’appareil.
J’avais déjà repéré à l’enregistrement cette brune en tailleur violet. Une plante pas mal. Tout à fait dans ma région : Syrie, Liban, Égypte ?... J’ai le sexe au Proche-Orient. C’est mon vice de sang, pas un fantasme de type de Neuilly qui bande aux arabesques.
Pute ou call-girl avec ses airs de bête matinale. C’est ce tailleur mauve fondé qui se suit facilement du regard, sa soutane féminine bien moulante sur l’amphore typée.
On embarque. La carlingue est bondée. L’Orientale va s’asseoir au milieu : elle a pris l’aile, en somme. Il me reste le blanc des nuages. Envolons-nous vite !
J’aime décoller, ça fait partie de la vie. C’est un miracle. Je ne comprends pas. L’envoi est un viol. Un viol du ciel que la puissance de l’avion déchire de force. Le zinc fonce obliquement dans cette extase. Le bleu du ciel est comme l’intérieur d’une femme.
L’inconnue de l’Orient-Airbus s’endort. Je ferme les yeux et je rêve que j’arrive à Istanbul.
Le commandant annonce notre descente et me réveille. Je n’aime pas atterrir, ça fait partie de la mort.
Le temps est gris. Les hôtesses nous foutent dehors à coups de sourires. Je suis mon chardon sexy de près jusqu’aux « Bagages ». Là, chacun retrouve sa valise avec une émotion paternelle. À peine sommes-nous tous dans le hall de l’aéroport, qu’une nuée de photographes se précipitent sur la jeune femme, et les flashes fusent. Je suis juste derrière, dans le champ des mitrailleuses. Elle a mis des lunettes noires. Un Turc note ses premiers mots. C’est une personnalité connue ici ?
— Mais oui, c’est Rose Loukoum, la star turque !... me confirme un flic. Tous les cinémas sont à ses pieds. Vous n’avez pas vu jouer Tu ne pleureras jamais plus sur mes genoux ?
L’actrice assaillie s’enfuit au milieu des fans. Je vois encore un bout de sa jupe, et la panthère violette disparaît pétillante de flashes dans le couloir des « Arrivée ».
Je me retrouve, un peu huluberlué... Istanbul... Je regarde les familles, les amis qui attendent leurs proches en provenance. Soudain dans la masse, je vois mon nom ! Mon vrai nom ! C’est un moustachu triste qui le porte. Sur une pancarte. L’air absent, il me cherche vaguement des yeux. Seulement, il ne sait pas - pas plus que celui qui l’envoie - que mon vrai nom n’est plus mon vrai nom, qu’il sonne aussi faux qu’un pseudonyme depuis que mon pseudonyme est devenu vrai. Ça met un moment à s’imprégner dans les autres et dans soi un pseudonyme, mais une fois qu’il est ancré comme un beau bateau dans le port de la personnalité, rien à faire pour l’en déloger.
Je lis et relis mon patronyme, ce mot à consonance italienne, et j’essaye de comprendre en quoi c’est encore moi. Il s’est passé tant de choses depuis que je suis un autre ! Je suis devenu la tête de Turc de mon pseudonyme. Ce type, que cet homme à la pancarte attend, accepterait-il seulement de serrer la main de celui que je suis devenu ? Je tombe dans le panneau : je m’approche de mon nom et dis au moustachu : « C’est moi »

[...]

Accueil critique

Avis positifs

Presse française

Pour Jérôme Leroy, dans le Quotidien de Paris, « le voyage avec Nabe vaut vraiment la peine »[2].

Dans le Nouvel Observateur, Jean-Louis Ezine salue le roman, qui ne tombe pas dans les clichés orientalistes[3].

Christian Giudicelli, dans le Figaro magazine, juge le roman « remarquable par les éclats d'un langage fougueux »[4].

Pour Gilles Brochard, dans le Figaro, c'est un livre « joyeusement ténébreux »[5].

Le Monde, sous la plume de Florence Noiville, publie une critique enthousiaste, parlant « deux cents pages d'une prose joueuse, iconoclaste et facétieuse »[6].

Presse étrangère

En Suisse, Michel Audetat, dans L’Hebdo suisse, écrit qu’avec Visage de Turc en pleurs, l’« écriture convulsive » de Nabe « a trouvé à qui parler : elle va fouiller un vieux rêve d’Orient tapi au fond de lui et lui fait respirer l’air de Byzance, de Constantinople, d’Istanbul, de trois villes en une seule qui font bouillir l’imagination. »[7].

En janvier 1993, dans la Tribune de Genève, Jean-Louis Kuffer évoque un « beau récit de voyage “aux sources” »[8].

Au Luxembourg, Alain Bertrand dans LuxembourgerWort, écrit[9] :

« Destination Istanbul, la ville laïque, à moins que ce ne soit Byzance, la ville chrétienne, ou Constantinople, la ville musulmane, réunies de part et d’autres de la Corne d’Or par un véritable cabotin mystique, sorte de garnement caractériel à la fois pompeux et touchant, provocateur et convulsif, grotesque et enfantin : Marc-Edouard Nabe. De sa part, on pouvait tout craindre : la poudre aux yeux, le nombrilisme, l’hystérie. Or, s’il se trouve parfois de ces ingrédients dans ses derniers livres, il s’y découvre surtout un styliste superbe, à la fois ange et démon, qui fait de cette description de « l’apathie fascinante d’Istanbul » un authentique florilège pour lecteur avide de pages capiteuses. »

Au Canada, dans l'hebdomadaire montréalais La Presse, Jacques Folch-Ribas écrit : « Moi, des types qui écrivent ainsi, à coups de sabre, de cloches et de cymbales, avec de temps en temps un long meuglement de trombone (car il joue du jazz, en plus), ça me tue »[10].

Avis négatifs

Gérard-Julien Salvy, dans Le Figaro littéraire, critique les « clichés et les lieux communs » et reproche à Nabe d’être « persuadé que toute phrase courte a la beauté inéluctable d’une maxime »[11].

Échos

  • En janvier 1997, dans le quotidien La Croix, Jean-Maurice de Montremy évoque Visage de Turc en pleurs parmi les « réussites » de l'écrivain[12].
  • En mars 2009, dans le quotidien francophone libanais L'Orient-Le Jour, le récit est mentionné pour illustrer la place de l'Orient dans l'œuvre de Marc-Édouard Nabe[13].

Édition

  • Marc-Édouard Nabe, Visage de Turc en pleurs, Gallimard, coll. L'Infini, 1992, 226 p. ISBN : 2070727734

Visage de Turc en pleurs est le premier livre de Marc-Édouard Nabe à avoir été traduit à l’étranger, en langue grecque, en 1992[14]. Le livre fait partie d’une période de turcophilie qui s’est prolongée par une expositions de peinture. Les droits de Visage de Turc en pleurs ont été entièrement récupérés en 2008 par Marc-Édouard Nabe, qui peut anti-rééditer l’ouvrage. C’est le seul livre de Marc-Édouard Nabe a avoir été traduit en langue grecque.

Couverture de l’édition grecque de Visage de Turc en pleurs

Notes et références

  1. Marc-Édouard Nabe, Kamikaze, Éditions du Rocher, 2000, pp. 2879-2893.
  2. Jérôme Leroy, « Marc-Édouard Nabe : le voyage d’un jeune homme indigne », Le Quotidien de Paris, 16 septembre 1992
  3. Jean-Louis Ezine, « Portrait d'un artiste en Ubu turc - Le cas Nabe », Le Nouvel Observateur, 15 octobre 1992
  4. Christian Giudicelli, « Marc-Edouard Nabe : burlesque ou pathétique ? », Le Figaro magazine, 17 octobre 1992.
  5. Gilles Brochard, « Marc-Édouard Nabe, Visage de Truc en Pleurs », Le Figaro, 12 novembre 1992, p. 40.
  6. Florence Noiville, « Stamboul story », Le Monde, 1er janvier 1993, p. 11.
  7. Michel Audetat, L’Hebdo suisse, 1er novembre 1992.
  8. Jean-Louis Kuffer, « Marc-Edouard Nabe zigzague entre le pire et le meilleur », La Tribune de Genève, 19 janvier 1993.
  9. Alain Bertrand, « Un parfum d’orient », LuxembourgerWort, 21 janvier 1993.
  10. Jacques Folch-Ribas, « Bestioles à deux et à six pattes », La Presse, 10 janvier 1993, p. 6.
  11. Gérard-Julien Salvy, « Marc-Edouard Nabe Tartarin d'Istanbul », Le Figaro littéraire, 5 octobre 1992.
  12. Jean-Maurice de Montremy, « Littérature française. Marc-Édouard Nabe. Gabrielle Rolin », La Croix, 27 janvier 1997, p. 9.
  13. « Les œuvres de Nabe à l'Office du tourisme-Paris », L'Orient-Le Jour, 20 mars 2009.
  14. Alexandre Fillon, « Nabe le Maudit ? », Livres hebdo, 25 février 2000.