Récit de vacances d'un fan de Marc-Édouard Nabe

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Récit de vacances d’un fan de Marc-Édouard Nabe est une étude signée Romain Ferrari, initialement publiée sur alainzannini.com, le site des lecteurs de Marc-Édouard Nabe, en août 2013, en portant sur l’exposition de « Portraits » de Marc-Édouard Nabe à Aix-en-Provence.

Buvant mon café, je cliquote machinalement sur deux trois sites internet. D’un ennui à l’autre, je me rends, tout de même, sur la toile de Nabe (alainzannini.com). En effet, à l’affût de la moindre nouveauté le concernant, c’est chaque jour que j’y passe pour une petite visite. C’est mon voisin du net ! Je clique à la porte de sa page web et je me retrouve « chez lui », en quelque sorte.
C’est devenu pour moi d’un intérêt crucial de suivre sa sphère : par le site, on sait si un nouveau livre sort (ou une réédition), si l’écrivain s’est récemment fait interviewer, mais encore, c’est une vraie chronique : le mélodrame des « proches », amis, ennemis, la love-story des Hostiles, la Tragédie du fan... Hé, oui ! Nabe en touille du ressentiment, et du bien moche et tout ça : sans même bouger le petit doigt.
Or, ce fameux matin là, que découvrais-je sur le site du prodigieux auteur et en pleine page d’accueil, immense, comme une invitation à du Beau, simplement du Beau : UNE EXPOSITION DE PORTRAITS DE MARC-EDOUARD NABE A AIX-EN-PROVENCE.
Marc-Édouard Nabe était beau lui aussi. Sur les photos, resplendissant, en grande forme et ensoleillé en plus, tout ça se déroule dans le sud quand même ! L’envie m’agrippe la gorge… « Merde, ça suffit ! Après tout, faut que j’y aille, ils sont tous radieux, cette galerie est magnifique. Je veux juste aller voir de mes propres yeux. Un saut là-bas, je me présente, je remercie et je me tire ! Ce sera mes vacances… », me dis-je. C’est vrai que la chose est énorme, mon écrivain préféré exposant un mois durant ses toiles toutes fraîches peintes ! C’est de l’inespéré, moi qui souhaite toujours du neuf le concernant… J’étais servi ! Car qui distingue encore son écriture de sa peinture ? Il faut être chiant pour ne pas vouloir comprendre que ses tableaux sont l’illustration exacte de sa littérature. L’Esprit que son style dévide est le même que celui que ses pinceaux déverse. Qui n’a pas lu (et depuis 83), ses bouleversants textes sur Céline, Chet Baker, hallucinantes analyses de Proust ou Kafka, ses portraits écrits de Sainte Thérèse, Gandhi, ah, et sur le Ché, les Jazzmen lumineux, qui n’a pas lu (bien lu) tout ça, ne peut pas se rendre compte que ses tableaux sont l’autre face de « la grande Mise-en-Vie » que Nabe effectue de ces hauts Personnages. L’auteur-peintre reçoit physiquement les électriques ondes que lui injectent ces Génies. Depuis toujours, y’a qu’à le lire ! Or, normal dès lors que, plein de cet or là, l’artiste renvoie, vomit ces étoiles folles de swing, sur papier, toiles, par le Verbe, de partout, sur nous…
Et puis c’est beau, c’est tout. Pas à chier 1000 ans. Plus de 40 années que Nabe peint, dessine, esquisse, 4 décennies dans les doigts : sa prose picturale a eu le temps de connaître son art, de prendre de l’ampleur. Il faut s’approcher en silence, à tâtons. Ses couleurs sont un champagne qui se déguste avec amour, recueillement, dans des pétillements émus. Le mouvement de ses toiles est d’une adresse toujours plus audacieuse. Ses mains peignent avec une si sauvage virtuosité ! Et c’est tout ça que j’allais voir et admirer, sur place, en vrai, au présent quoi, en 2013 !
Mais ce n’était pas si acquis que ça… Que je puisse y aller, voulé-je dire. Pas trop d’argent et puis où dormir ? Au fait, en aurai-je le courage ? Ne vais-je pas me chier tout simplement dessus, de peur, de timidité ?... Telles furent les questions qui m’assaillirent lorsque tout fut résolu par la découverte un soir d’un train unique, low cost, pas pourave du tout en plus, je nomme : le Ouigo. Pour 20 euros seulement, j’avais l’aller et le retour, avec un départ tôt le matin et rentrée pareil le surlendemain. J’ai pas hésité : tremblant d’émotion mêlée de frayeur, je commande à prix réduit mes billets miracles, et passe une nuit étrange, blanche, pensive, heureuse, inquiète…
Et courte ! À 4 heures du mat’ je suis debout. Je me prépare à la hâte. Dehors, déjà le ciel se déteint de son noir pur : il s’embleuit… Je pars voir Marc-Edouard Nabe. Je traverse la ville qui s’éveille ou s’endort (nous sommes dimanche) et dans mon dos, progressivement, le jour s’accroît.
Plein de monde à la gare Perrache. « L’embarquement pour le train Ouigo se fera quai 4. Veuillez-vous présenter aux agents de contrôle porte E… » Je m’enregistre, monte dans le train et patiente, avec la vue sur un type qui brinqueballe des caisses d’une charrette bruyante. J’enclenche mon Mp3. Un Coleman Hawkins d’aube pour me mettre en train. Le train démarre, l’aurore s’étire, le son s’évade, le TGV magique file, surgît l’astre des astres, rosâtre ému puis écarlate flamboyant, c’est renversant, le soleil lévite ! Semble courir avec le train : jogging crépusculaire… On le dépasse ! Les monts l’avalent, il reviendra, plus haut plus fauve ! Je m’agrippe à mon siège, c’est comme ma première fois. Je nais à l’Aube me semble-t-il… Je suis complètement dans l’ambiance. Je vais approcher celui que j’admire depuis maintenant 3 ans. Ce n’est pas n’importe quoi. C’est un instant qui se respecte, je ne peux le gâcher !
Et après…
Ensuite j’arrive à Aix-en-Provence. Une heure et demie à peine, c’est rapide. Il est trop tôt encore. Je me paume dans la ville de Paul Cézanne : ce n’est pas plus mal… Au détour d’une rue mon cœur se serre : Place Forbin. Ça y est, j’y suis, c’est ça un fan aussi : c’est un type qui est remué au fond, ébranlé, je l’étais beaucoup là : alors tout mon truc était d’essayer de retrouver un calme oublié dans le wagon, sur le siège, écoutant du jazz
Je m’assois sur un petit banc de pierre face à la Galerie fermée. Me croiriez-vous si je vous avouais que je n’eus même pas l’idée ou le goût, en attendant, d’aller prendre un café, tant j’étais dans un état chamboulèsque ?... Ah, les fans ! C’est tout de même de drôles d’animaux…
Samantha, la fameuse stagiaire, enfin, ouvre. J’étais parti faire un simili tour. Je me rassois… Puis j’y vais, sans trop m’en rendre compte. Qui commandait mes jambes ? J’entre et vite me cache derrière, dans la deuxième salle. Samantha sitôt m’aborde. Adorable fille avec qui je peux, pour la première fois de ma vie, parler de mon idole tranquillement. Ça veut dire sans que l’interlocuteur s’énerve fatidiquement sur l’Homme dont il n’a rien compris. Moi, je suis aux anges. Charmé d’entrée par cet accueil simple, avenant. Elle me dit qu’il ne viendra certainement pas aujourd’hui… Et alors ? Je vois en vrai ces œuvres et aborde de près son univers, c’est déjà insensé pour moi !
Mais tout de même, de fil en aiguille de gaieté, Samantha de bonne grâce et à ma stupéfaction téléphone à Alain (comme elle le nomme) et revient me dire qu’il sera là dans 5 minutes.
Cette attente fut vraiment quelque chose de particulier. En plus que je n’avais pas dormi, pas mangé, rien bu et tout…
Alain Zannini, donc, est là, en effet. C’est Samantha qui vient me l’annoncer d’un signe expressif, ici même à son bureau, dans la première pièce, celle où je ne suis pas encore. Ah, mon Dieu !... Je suis un écrin de palpitation. Je me présente, comme je peux. L’instant est grand. Nous passons très vite sur le standard du fan à idole et Nabe m’entraîne plutôt sur un thème totalement nouveau pour moi et sans conteste faramineux : l’aidé ! C'est-à-dire qu’il en avait trop rien à foutre que je sois fan, M-E Nabe me proposait bien mieux, peut-on s’imaginer ? Faire pour un coup partie de l’aventure (une sorte de casse artistique d’Aix-en-Provence) ; être pour une journée immergé dans ce vaste évènement qu’est son expo, avec d’autres personnes, toute une bande. Le but étant de chercher tout ce qui pourrait embellir encore le projet, bref : c’était pour moi de la folie pure. Dire que 5 minutes avant je croyais qu’il ne viendrait pas.
Dès lors, j’abandonnai l’idée de récupérer un calme-excitant de départ de voyage, pour celle d’une euphorie quasi Mychkinèsque. Nabe est somptueux, en vrai aussi. C’est d’abord son énergie spéciale qui le caractérise. Il ne s’arrête jamais d’être génial. Dans un gracieux « débraillé » vestimentaire, chic et jazzant, pas grand qu’il est et pulsant de vie, on aurait dit un personnage droit sorti d’un mafia-movie de Scorsese. J’ai pas pu m’empêcher de penser à Sacha Guitry aussi, quand il filme ces grands hommes du siècle passé, qui, comme malgré eux, ne peuvent s’empêcher de balancer des mots géniaux. Là, c’était pareil mais en 2013 ! Et Samantha prend note, comme une Guitry fille de toutes les impros verbales que Nabe délivre aux situations idoines… Et surtout durant la balade que Marc-Edouard, Leila, Samantha et moi faisons pour nous dégourdir les jambes dans les rues aixoises. Nous pavanant sous le cagnard, dans une ville gorgée de touristes… Je grimpais les cieux comme Liliom. On était quoi, 11 heures, midi, le tout début quoi…
Plus tard, parsemé dans la journée, je ferai la connaissance avec ceux qui gravitent autour de l’Artiste, de l’expo et de sa vie même à Aix. Une meute de jeunots comme moi. Moi qui sur Lyon ne rencontrais jamais que des « antis », cons aux cervelles vieillardes… Là, non, au contraire évidemment, d’ailleurs je remarque qu’ici les gens sont détendus et profondément joyeux car conscients, je pense, de vivre un truc énorme. Cette détente déteint. Je m’étends à même les bonnes ondes. Au fond, quelque chose en moi est bouleversé, comme une sorte de confiance qui m’enveloppe, une chaleur douce m’empoignant : je suis rassuré. Il existe bien des individus qui foncièrement n’ont pas peur d’accoster cet enivrant et troublant monde qu’est celui de « l’Homme qui jamais n’arrêtera d’écrire ». Eh, oui, j’en étais arrivé à douter ! Admirateur solo aux pieds de Fourvière…
Mais en effet, le grand truc, c’est qu’ici tous puissent aider le Peintre. Fans, admirateurs, amis d’accord mais c’est quand même une galerie : il y a des tableaux à vendre et sans pub aucune ! Payés par les vacances de grand luxe que sont le fait de vivre, apprendre, rire en direct avec Marc-Edouard Nabe et sa sphère, nous étions chacun à participer aux « travaux », comme un gang prépare son casse. Mais l’artiste, il faut le dire, fait au final quasiment tout lui-même. Sa pub, ses ventes (il ne fallait pas rater M-E N vendant une de ses toiles, ah, ça change de tout ces escrocs « créateurs », ayant toujours un peu une sale gueule, parce que sachant très bien qu’ils vous fourguent de la merde) ; les idées aussi c’est lui, souvent, pour toujours plus épuiser cette ville de bourgeois frisquets… Bref, on apprend surtout en sa présence, trésor inestimable. De cieux en cieux, où allais-je atterrir ?
Au restaurant bien sûr, au Grillon plutôt, LE restaurant, ou l’équipée nabienne squatte depuis plusieurs mois. Nous y allons : moi aussi, je « grillonne » ! Tout se décompresse, se fluidifie encore plus et nous baignons si j’ose dire, dans une ambiance de rire et de vibrations sacrément cools. Nabe est effarant de peps drôle, enjoué, d’humeur rayonnante, lui et sa copine Leila, magnifique, à table avec nous, tout le monde est dans le coup, pas d’angoisse aucune. Ça discute autant des affres amoureuses de l’un, que d’une sortie marseillaise particulière d’un autre (à 5 heures du matin, traîné par son pote un ex-protestant converti au catholicisme, à aller voir Père Zanotti homélié fougueusement à l’église des Réformés…) Des sortes d’histoire en « parallèle » de celle-ci (l’Expo)… Ce dîner ressemble-t-il à la soirée d’un capitaliste vendu à Rothschild, poto des Sionistes, valet des Saoud, enculeur de goye, que sais-je ?... comme le prétendent Ceux qui n’arrêteront pas d’être cons.
Non, bien sûr, surtout quand nous finissons sur les marches d’un chic immeuble, en face du Théâtre d’Aix-en-Provence… L’idée était de filer en douce, en impromptu, des flyers comme ceux-ci :

TOUT PARIS
SE FOUT DE VOTRE GUEULE,
BANDE DE PLOUCS !
MARC-EDOUARD NABE
EXPOSE A AIX
ET VOUS NE LE SAVEZ
MEME PAS !

aux éberlués richards aixois frais sortit de Rigoletto… Raté (pour cette fois) ! Nous sommes en retard. C'est-à-dire qu’on est le 14 juillet tout de même, du monde partout, des feux d’artifices, du mouvement dans l’air… Donc, assis sur des marches, en face du théâtre de l’Archevêché, vidé de son peuple. Deux nanas aussi, rencontrées plus tôt nous ont suivi : elles aussi veulent donner un coup de main, elles aussi sont charmées. Comme quoi !... Mais là, l’instant n’est pas moins intense. Moi, je me fais petit, je suis submergé, j’ai le cœur gros de souvenirs (et je n’ai rien raconté du fameux splendide Subversif panneau – apothéose dudit flyer - que je vis faire en live et que je surveillerai même – lorsqu’on le planta en plein milieu du cours Mirabeau…). La place est silencieuse, la nuit se remet tout doucement du tohu-bohu 14 juillèsque et de ses feux (lesquels : les « artifices » ou les nabiens ?). Epuisé enfin, me bercent les propos d’outre rêve de Nabe avec ses amis, discutant projets, missions, préparatifs, précautions… Je me crois de plus en plus dans un film, un film qui serait devenu réalité. J’y pense, que je n’y serais pas, pour la suite de l’aventure... Pourtant, au moment des « adieux », après s’être assuré que je serai logé ce soir chez quelqu’un, Antoine en l’occurrence (Nabe m’ayant même proposé au cas où de crécher dans la galerie, disant à ma réponse gênée cette phrase qui est depuis devenu pour moi philosophie complète de vie : « Et pourquoi pas ? »…), sieur Nabe me serre chaleureusement la main, tout sourire, m’invitant à revenir la semaine prochaine, ou pour la soirée privée du décrochage (ce sera les deux). Finalement, je passe une deuxième nuit blanche, chez Christopher du coup, avec les deux meufs nouvelles venues, puis Valentin, Antoine, que vous ne connaissez pas encore.
Christopher ? Un dracénois verbeux, plein d’histoires, sosie de Jean-Pierre Rassam, à l’accent sudiste bien scandé, l’âme rock s’il en fut : un vrai débit de chronique farfelue. Ensuite, le flegmatique Valentin, plus jeune de tous, futur vingtenaire et éventuel baptisé, car n’est-il pas sous la « tutelle » d’Antoine, le fameux suisse catholique, impressionnant de passé et flou de relation (ce n’est pas un défaut), racontant lui aussi toutes ces aventures avec, ma foi, un détail et une précision passionnante ?... Sans parler des deux filles, étudiantes, hard-rockeuse hilares tout au long de la nuit. Une bonne ambiance, en définitive. Une vraie.
Au bout de la nuit, c'est-à-dire à l’aube bien passée, je me faufile à travers les bâillements, puis m’en vais prendre mon train de retour. Chancelant je demande à des mecs en « bleu » ou se trouve la Rotonde, la gare routière…
Je bois un café extra au kiosque de la gare TGV. Le jour est bien debout. Moi aussi je me réveille. Je ne pense même pas trop à ce qui vient de se passer, j’essaie plutôt de me caler pour de bon sur le présent des choses… D’une joie à l’autre, je me projette tout de même un peu à plus tard, quand j’irai encore, j’ai promis d’apporter ma caméra… Je jette mon gobelet, cours au train, puis regarde la Provence défiler, comme un film décidément, qui se déroulerait en rêve, un rêve vécu. Je sais une chose sûre, désormais : Ouigo, c’est de la balle ! Merci SNCF.

Romain Ferrari – 23 ans
Samedi 10 aout 2013 à Lyon